Placée en redressement judiciaire depuis l’automne, l’association Entraide, gestionnaire d’établissements pour personnes âgées dans les Bouches-du-Rhône, arrive à un tournant. Ce 17 février, les candidats à la reprise doivent être auditionnés par le tribunal des activités économiques (TAE) de Marseille, qui devra arbitrer entre continuité, cession partielle ou recomposition. Son président, Hervé Cilia, défend le choix du redressement, pointe une addition de crises (Covid, inflation, charges, trésorerie)…

Une association au pied du mur judiciaire
« Aujourd’hui, Entraide est en redressement judiciaire, ce que nous avons souhaité », affirme Hervé Cilia. Pour la direction, la procédure n’est pas une chute subie mais un levier : sortir d’une phase où l’on « tient » et « attend », pour forcer l’émergence d’une solution encadrée par le tribunal. L’échéance est désormais très concrète : ce mardi 17 février, dans l’après-midi, les repreneurs seront entendus au tribunal des activités économiques (TAE) de Marseille. « Le tribunal bloque son après-midi pour entendre les candidats », insiste le président, qui parle d’offres multiples, certaines visant l’ensemble de l’activité, d’autres une reprise partielle, sur « trois ou quatre établissements ».
En toile de fond, la même crainte revient : la fragilité de la continuité d’accueil et la tension sur la trésorerie. « Si aucune décision n’est prise avant le mois d’avril, oui, il y aura cessation de paiement », alerte Hervé Cilia, évoquant un scénario de rupture qui, selon lui, mettrait en difficulté résidents comme salariés.
«Frappés de plein fouet » : Covid, inflation, charges… et trésorerie

Hervé Cilia déroule une chronologie connue des acteurs du secteur, mais qu’il veut ramener à une réalité comptable. La pandémie d’abord : « Nous avons été frappés de plein fouet par la Covid », dit-il, évoquant des établissements fonctionnant « en mode dégradé », avec un taux d’occupation qui aurait chuté et une activité ralentie par les contraintes sanitaires. Ensuite, l’addition des chocs financiers : l’association évoque le remboursement d’un PGE, l’augmentation du prix des « fluides » (électricité, gaz, eau), et l’effet du Ségur sur les équilibres de trésorerie. Pour étayer le diagnostic, le président s’appuie sur des audits. « Nous en avons diligenté trois, dont le dernier par KPMG », dit-il, en résumant leur conclusion : pour préserver l’activité «sans casse », Entraide devait se séparer d’un actif immobilier afin de retrouver de l’oxygène financier. Mais au-delà des causes sectorielles, Hervé Cilia élargit le diagnostic à la relation avec les autorités de tarification et de contrôle, en particulier le Conseil départemental, dont il regrette la politique budgétaire et les délais.
Tarification, retards, créances
Le président met ensuite en cause le Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, autorité de tarification sur l’hébergement, qu’il accuse d’avoir longtemps accordé des hausses « insuffisantes » et d’avoir notifié tardivement certains paramètres budgétaires. Il évoque aussi une créance que l’association estime à « plus d’un million d’euros », tout en soutenant que ce différend n’explique pas à lui seul la crise mais l’aggrave. Hervé Cilia dénonce ainsi un étranglement « volontaire » de l’Entraide par le Département et affirme n’avoir « jamais été reçu » par l’exécutif départemental. Pour le président, cette tension financière explique aussi pourquoi la vente d’un actif immobilier était devenue, selon lui, la clé d’une sortie «sans casse », et pourquoi le dossier du Roy d’Espagne concentrait tous les enjeux.
Le Roy d’Espagne, dossier central et symbole politique
L’actif immobilier devenu le nœud du dossier est l’ancienne résidence seniors du Roy d’Espagne (Marseille, 8e). Pour l’Entraide, la vente devait permettre une bouffée d’air. Sauf que le site s’est transformé en bras de fer public : riverains mobilisés, promoteur, Département, puis Ville de Marseille, qui a annoncé vouloir préempter afin de maintenir une vocation senior et confier la gestion au CCAS. Hervé Cilia rappelle une version très offensive du calendrier : estimation supérieure, projet empêché, procédures, puis préemption «tardive » à un montant jugé « trop bas ». Il confirme que la proposition de la Ville qui portait sur 6M€ a été rejetée par l’Entraide. Au-delà du prix, il défend aussi le choix initial de céder ce site plutôt qu’un autre. Selon lui, l’emplacement serait certes agréable mais peu adapté à une résidence autonomie, à cause de l’éloignement des commerces et du transport.
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Pélissanne : fermeture actée, bataille des responsabilités
L’autre front, plus sanitaire, se joue à Pélissanne, où la décision concernant le Clos Saint-Martin a placé l’Entraide en confrontation directe avec l’ARS. Deuxième dossier lourd où l’ARS Paca a acté une fermeture et une administration provisoire, avec transferts progressifs des résidents. Hervé Cilia insiste sur la continuité des équipes : « Il reste environ 28 résidents, et notre personnel est à 100 %, ainsi que les équipes de direction et de santé ». Il décrit des résidents «malheureux de devoir partir» , et affirme que le maintien de l’effectif, combiné à la baisse du nombre de résidents, pèse sur les finances. Sur le volet sanitaire, Hervé Cilia conteste aussi la logique ayant conduit au retrait d’autorisation du Clos Saint-Martin, tout en niant toute maltraitance et en décrivant un établissement où les équipes resteraient mobilisées malgré les départs. L’ARS Paca, de son côté, justifie le retrait d’autorisation (prononcé le 11 septembre 2025 conjointement avec la présidente du Conseil départemental) par des «manquements graves et dangereux », à la suite de plusieurs inspections dont une dernière menée le 27 août 2025.
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Ce que le tribunal doit trancher
Dans le redressement judiciaire, le temps n’est plus seulement politique : il est judiciaire. L’audience du 17 février s’annonce comme une étape charnière : elle doit permettre au tribunal d’entendre les candidats et d’évaluer les scénarios (reprise globale, reprise partielle, poursuite de l’observation, etc.). Pour Hervé Cilia, l’objectif affiché reste la protection du « social » : maintenir une prise en charge de publics dépendants, souvent à l’aide sociale, et éviter une désorganisation brutale. Mais il concède un point : certaines offres pourraient s’accompagner de réductions d’effectifs et d’un changement de modèle. « Des offres contiennent des suppressions d’emplois », glisse un autre dirigeant, décrivant une inquiétude « en cascade »: salariés, résidents, familles, et réseau de prestataires. Entre le bras de fer immobilier à Marseille et la fermeture encadrée à Pélissanne, la procédure du 11 février apparaît comme le point de convergence : c’est là que se joue la continuité de l’activité et, potentiellement, l’ampleur de la casse sociale.
À quelques jours de l’audience, le dossier Entraide cristallise une question qui dépasse l’association : comment concilier logique financière, sécurité des prises en charge et réalité sociale dans un secteur déjà sous tension. Le 17 février, le tribunal dira si la continuité peut se faire sans casse -ou si la crise enclenchera une recomposition plus brutale.
Patricia CAIRE
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