Publié le 15 mai 2026 à 18h51 - Dernière mise à jour le 15 mai 2026 à 18h51
Trois grands témoins infatigables, qui ont connu les rafles ou les camps, étaient présents pour la remise du prix Robert Mizrahi. Initié par le Fonds social juif unifié (FSJU), ce prix vise à encourager les jeunes générations à s’approprier le devoir de mémoire. Cette année, il a récompensé les travaux des élèves de première et terminale de l’École de Provence ainsi que le reportage du journaliste Nathan Sperling.

Conflit entre convenance et conscience

Ce prix porte le nom de Robert Mizrahi, figure emblématique de la communauté juive de Marseille. Rescapé des rafles de 1943, il consacra sa vie au militantisme et au témoignage. Cette année, pour la première fois, deux distinctions ont été remises. Le prix collectif a été décerné à des élèves de l’École de Provence pour leurs recherches consacrées à Monseigneur Delay, évêque de Marseille pendant la Seconde Guerre mondiale. Son lointain successeur, le cardinal Jean-Marc Aveline, a rappelé la complexité de cette période : « Cet évêque n’était pas exceptionnel. Il avait aussi connu l’ambiguïté d’un moment. On ne peut pas dire qu’en France tout le monde ait été résistant dès la première heure. » Le cardinal évoque notamment l’accueil réservé avec les honneurs au maréchal Pétain à la cathédrale de Marseille, avant l’évolution progressive du regard porté par Monseigneur Delay sur le traitement infligé aux Juifs. « Petit à petit se crée une forme de conflit entre la convenance de l’époque, on pense comme la majorité, et la conscience. À un moment, la conscience se réveille et nous aide à comprendre où se trouve le chemin de l’humanité. Monseigneur Delay a pris des positions et posé des actes qui ont valu qu’il soit reconnu, comme vous l’expliquez dans votre travail, Juste parmi les Nations. »
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Partager la mémoire

Trois infatigables témoins étaient présents lors de cette remise des prix. À 98 ans, Denise Toros-Marter continue de témoigner dans les établissements scolaires, fidèle à la promesse faite à ses parents et à ses camarades d’Auschwitz. Un partage de mémoire devenu pour elle une lutte contre l’oubli. « Ceux qui sont partis dans les chambres à gaz ont crié : “Si vous avez la chance de vous en sortir, racontez.” C’est ce que je m’efforce de faire depuis 1985, lorsque nous avons fondé l’amicale des déportés d’Auschwitz. » Un à un, les rescapés disparaissent ou s’affaiblissent. Denise Toros-Marter demeure aujourd’hui la seule Marseillaise encore capable de témoigner directement de la déportation. Et après eux, comment dire l’indicible ? Comment transmettre cette mémoire lorsque les derniers témoins auront disparu ? « Quand ce moment adviendra, ce passage sera vertigineux », analyse le maire de Marseille, Benoît Payan. « Vous ne serez plus là pour dire : “J’ai vu, j’ai vécu. Je sais et je te dis.” Nous ne serons plus vos héritiers, nous serons vos garants. Nous devrons porter notre capacité d’indignation et ne rien accepter, ne rien lâcher. »
Les métastases demeurent

Ne rien lâcher, car le travail inlassable des victimes de la barbarie passée n’a pas fait disparaître l’antisémitisme. Il demeure là, parfois souterrain, parfois assumé publiquement. Patricia Mizrahi, fille de Robert Mizrahi, évoque sa peur quotidienne. « Je suis en alerte. Tous mes voyants sont au rouge. Moi qui ai toujours affirmé sans équivoque ma judaïté, je cache désormais ma médaille, je fais attention à qui je parle, j’hésite à me rendre à une manifestation, même culturelle, selon qui l’organise. » Des mots qui rappellent brutalement combien la mémoire de la Shoah ne relève pas seulement du passé mais continue de résonner dans le présent.
Résistance


Le prix individuel Robert Mizrahi a été attribué au journaliste Nathan Sperling pour son reportage consacré à Lucien Demarque, résistant du Nord de la France engagé très tôt dans la clandestinité auprès des Francs-tireurs et partisans (FTP). Arrêté, interné puis déporté, Lucien Demarque reviendra méconnaissable des camps. Nathan Sperling met en regard deux photographies : celle d’un homme à la stature solide, père de famille avant la guerre, et celle du survivant décharné que son propre frère ne parvient pas immédiatement à reconnaître à son retour à la gare du Nord. À travers ce prix, c’est aussi une certaine idée du journalisme qui est saluée : celle qui consiste à faire surgir des visages, des trajectoires et des mémoires derrière les grandes tragédies de l’Histoire.
Un prix de combat
« Avant que les fracas n’arrivent, les sociétés basculent d’abord dans le silence », a déclaré Benoît Payan. « Le silence face aux préjugés, aux négations, aux peurs… Le silence face aux mensonges qui se distillent peu à peu jusqu’à devenir une habitude. » En impliquant les jeunes générations, le prix Mizrahi apparaît ainsi comme un acte de transmission autant qu’un acte de vigilance. Une manière d’empêcher que l’inacceptable ne devienne lentement la norme.
Dans une époque saturée de flux et d’informations immédiates, la discrétion médiatique entourant encore ce type de cérémonie dit peut-être aussi quelque chose de notre rapport contemporain à la mémoire.
Reportage Joël BARCY



