Publié le 26 mars 2026 à 12h39 - Dernière mise à jour le 26 mars 2026 à 12h39
Col de la Bataille. C’est la fin de l’été. Il fait froid. C’est un col désolé. Un lieu où passent des oiseaux migrateurs vers l’Afrique. Des oiseaux comparés à des tribus gauloises. Manière de signaler que nous serons projetés dans un univers à la fois historique, sociologique et scientifique.

« Est-ce que vous rêvez des oiseaux ? Vous faites des rêves d’amour ? » Les questions s’enchaînent et le comédien Maxime Le Gac-Olanié (que l’on verra plus tard portant une tête de loup) donne le tempo. S’affichent alors -et ce sera le cas tout au long de ce spectacle tiré de l’essai de Baptiste Morizot, « Manières d’être vivant »- les titres des différents chapitres, développés en scènes courtes, intenses, servies par une mise en scène magique signée Clara Hédouin.
L’intrigue centrale se déploie ainsi : Un groupe de pisteurs et pisteuses, éparpillés dans la montagne, s’appellent et se retrouvent. Ils ont perdu la trace de la meute qu’ils suivaient depuis plusieurs heures. Ils cherchent à comprendre. Que s’est-il passé ? Les loups, furtifs, se sont dérobés à la vue plus vite encore qu’ils ne sont apparus. Alors la bande d’humains, épuisée, égarée, cherche encore, devise, analyse, enquête dans la neige. Bientôt, l’enquête devient philosophique. En nous, le vivant pense le vivant, et nous entraîne dans une aventure d’idées et de métamorphoses en cascade, un tourbillon de relations multi-spécifiques qui redéfinissent ce que vivre veut dire.
L’adaptation théâtrale du livre, que la metteuse en scène a co-réalisée avec Romain de Becdelièvre, se veut dynamique. Explorant notre rapport au monde animal, redécouvrant des mythes, précisant que, dans la Grèce antique, « le barbare est celui qui ne parle pas grec », citant ensuite Darwin, se demandant si les loups savent que les humains ne sont pas des loups, tout ici renvoie à des dizaines de sujets en lien avec l’empathie, l’entraide et la question de savoir si l’être humain est un animal comme les autres.
« Mettre en scène la pensée »
« Avec ce spectacle, je voudrais redire à quel point notre monde vivant est riche », a confié Clara Hédouin à Laure-Emmanuelle Pradell. Et de préciser : « Si nous sommes attentifs à cette complexité du vivant, alors beaucoup de problèmes se posent autrement. Parfois, les choses sont encore plus compliquées car il y a plus de perspectives à prendre en compte, mais c’est tellement plus intéressant aussi. Cela pose également la question de la communauté. Si nous considérons la communauté au niveau des vivants et non plus seulement des humains, plus rien n’est pareil. “Manières d’être vivant” parle beaucoup de ces relations, vieilles parfois de millions d’années. Et c’est aussi ce qui m’intéresse. Plonger dans la philosophie de Baptiste Morizot, c’est plonger dans le temps profond. Nous avons traversé beaucoup d’âges, nous, tous les vivants, humains et non humains. Nos corps sont faits de millions d’années. Ils sont plus vieux que nous et nous avons une mémoire qui nous dépasse… Qu’en faisons-nous ? »
Cette façon de mettre en scène la pensée, Clara Hédouin en a confié la matière à des interprètes aussi fascinants que son propos. Maxime Le Gac-Olanié, qui a également participé à l’adaptation, Loup Balthazar, Baptiste Drouillac, Adrien Guiraud, Clara Hédouin elle-même et Manon Hugny travaillent ici avec un esprit de troupe, rendant familière au public la meute des loups, dont on voit des images sur l’écran, prises avec une caméra thermique. Ils donnent à entendre leur texte, courant souvent en larges cercles autour de la scène, parfois seuls, tandis que le jeu de lumière proposé par Elsa Révol demeure d’un grand niveau artistique.
La collaboration au chant de Jeanne-Sarah Deledicq, qui nous permet d’entendre par exemple des extraits du boléro cubain « Quizás, quizás, quizás », ainsi que la contribution à la danse de Johanne Saunier, sur une scénographie d’Arthur Guespin, rendent chorégraphique cet instant théâtral comme suspendu hors du temps.
Des informations passionnantes sur les loups
Fourmillant d’informations passionnantes sur les loups, « Manières d’être vivant » explique que ceux-ci hurlent dans le brouillard pour se retrouver à l’oreille et que, machines à tuer, ils se mettent sur le dos par soumission, pour signaler leur empathie envers l’autre, car ils ne peuvent vivre qu’en groupe.
Même si l’on peut trouver la parole de Baptiste Morizot parfois trop éclatée, abordant mille sujets que l’on a parfois du mal à suivre ou à relier entre eux, voilà une pièce d’une densité inouïe que Clara Hédouin, habituée aux formes collectives, porte avec humilité, joie, humour, émotion et légèreté.
Jean-Rémi BARLAND
« Manières d’être vivant » – La Criée, 30 quai de Rive Neuve, 13007 Marseille – Jusqu’au 28 mars à 20h – Réservations : 04 91 54 70 54 ou theatre-lacriee.com



