Publié le 19 juillet 2026 à 19h37 - Dernière mise à jour le 19 juillet 2026 à 19h37
Dans ces cinq coups de cœur, il y en a pour tous les goûts. Humour, reconstruction, passion, exil… Cinq spectacles à ne pas manquer pour rire et/ou réfléchir.
« Tanto Poco »

On a presque envie de la serrer dans ses bras à la fin du spectacle. Cécile Garcia Fogel livre une performance d’actrice exceptionnelle. Elle porte le monologue, tiré du roman « Si peu » de l’Italien Marco Lodoli, avec une intensité poignante. Avec sa voix grave et une précision scénique remarquable, elle campe cette concierge amoureuse de Matteo, un prof de lettres. Une concierge infiniment digne et lumineuse. On est bouleversé par cet amour vain mais tellement grand à la fois.
Anonymat
La concierge n’a pas de prénom tout au long du récit. Cet anonymat renforce sa transparence et son effacement au sein de l’établissement. Un passage cruel l’illustre : un jour, Matteo l’appelle chaleureusement par un prénom : « Merci, Caterina ». Elle est traversée par un frisson de bonheur, elle existe à ses yeux… pourtant, elle ne se prénomme pas Caterina. Elle accepte de n’être qu’une projection pour lui, du moment qu’il la regarde.
Splendeur mystique
Cécile Garcia Fogel ne joue pas la folie de l’obsession envers ce professeur de lettres mêmes si de légères touches chorégraphiques, très réussies, ponctuent le spectacle et apportent une dimension sensuelle à cette attente intime. Sur scène, l’actrice alterne aliénation pathétique et splendeur mystique. C’est ce qui rend le personnage de la concierge si touchant et si fascinant. Jamais Cécile Garcia Fogel ne verse dans le pathos. On n’a finalement pas pitié de cette concierge cantonnée à sa loge et son amour impossible. La spiritualité qui se dégage de son personnage gomme tout.
« Tanto poco » jusqu’au 23 juillet à 19h35 au 11. Avignon – 11, boulevard Raspail – 84000 Avignon- Plus d’info et réservations sur 11avignon.com
« Détenus à tout prix »

La comédie écrite et interprétée par Thomas Giraud et Valérian Moutawe de la Compagnie du Bistanclac a décroché le prix Cyrano du Meilleur spectacle d’humour. On rit effectivement beaucoup dans la salle. Le pitch est assez simple : Eddy et Max n’ont absolument rien en commun, si ce n’est une solitude pesante et une idée complètement loufoque pour y remédier : se faire incarcérer dans l’espoir de se faire des amis.
Cellule de 6 M²
Le hasard fait bien les choses, les voilà réunis dans une cellule exiguë de 6 mètres carrés. Le huis-clos carcéral vire à l’incompréhension, au chaos total entre deux êtres totalement antinomiques. L’un joue les caïds, l’autre a son doudou avec lui. Forcément, cette opposition va entraîner des situations burlesques à un rythme effréné. Les deux acteurs débordent d’énergie, alternent querelles, chants, danses dans un tourbillon pendant 1h15.
Une vraie tendresse
Derrière l’absurde, la pièce aborde un sujet de société plus profond : la solitude urbaine. Ces deux marginaux sont prêts à perdre leur liberté simplement pour ne plus être seuls. Derrière l’humour, « Détenus à tout prix » offre une touche très humaine faite de tendresse d’émotion. Elle rend les personnages profondément attachants. On rit beaucoup et on est invité à réfléchir. Que demander de plus ?
« Détenus à tout prix » jusqu’au 25 juillet à 17h15 – théâtre de l’Observance – 10, rue de l’Observance – 84000 Avignon – Plus d’info et réservations sur theatredelobservance.com
« Maintenant je n’écris plus qu’en Français »

C’est un témoignage intime et universel. Un spectacle autobiographique interprété par Viktor Kyrylov. L’histoire est celle de Viktor, un jeune Ukrainien de 20 ans. Son rêve d’enfance est de devenir comédien, il intègre le GITIS à Moscou, la plus prestigieuse école de théâtre de Russie. Mais le matin du 24 février 2022, sa vie bascule : la Russie envahit l’Ukraine.
Pris au piège
Viktor se retrouve pris au piège d’un conflit identitaire, politique et linguistique brutal. Il n’a plus sa place en Russie et sa mère refuse qu’il rentre à Odessa de peur qu’il ne meure à la guerre. Face à cette fracture intime, Viktor entame un exil qui le mène jusqu’en France. C’est dans cette nouvelle langue apprise à la hâte, le français, qu’il choisit de reconstruire son identité, de raconter son déracinement et de retrouver le sens de sa vocation théâtrale.
Victor Kyrylov manie la langue de Molière avec un petit accent slave. Il se reconstruit avec cette langue qui devient un espace de quiétude, loin de la guerre. La mise en scène est minimaliste, elle laisse l’artiste occuper l’espace et manier une langue, qui lui était inconnue peu de temps avant, avec une aisance désarmante. Le récit interroge sur ce que la guerre peut produire sur notre identité.
« Maintenant je n’écris plus qu’en Français » jusqu’au 23 juillet à 15 heures au 11. Avignon – 11, boulevard Raspail – 84000 Avignon- Plus d’info et réservations sur 11avignon.com
L’amour après

La pièce est une leçon d’humanité et de liberté. Elle est Adaptée du récit autobiographique de Marceline Loridan-Ivens, « L’Amour après ». La pièce est adaptée et mise en scène par Laure Werckmann, et interprétée par Mireille Roussel. Elle explore une question vertigineuse : comment aimer, désirer et jouir de la vie après Auschwitz ?
Revivre son passé
Alors qu’elle est au crépuscule de sa vie, à 87 ans, Marceline Loridan-Ivens, cinéaste et ancienne déportée, commence à perdre la vue. Menace de se suicider. N’ayant pas eu d’enfant, elle était habitée par l’angoisse que son histoire et la mémoire de la Shoah s’éteignent avec elle. Dans son livre elle souhaite qu’un proche tatoue son matricule 78750 sur sa peau. « Je ne veux pas que cette histoire meure avec moi. Prends ce numéro et note-le sur ton bras. » Une forme d’adoption mémorielle et physique.
Valise de souvenirs
Mais, avant de partir, elle ouvre une vieille valise. À l’intérieur, pas de photos sur l’horreur des camps, mais des dizaines de lettres d’amour, des petits mots et des traces de passions charnelles ou intellectuelles. À travers ce tri de souvenirs, le spectacle retrace la trajectoire d’une femme farouchement libre qui a choisi de répondre à la pulsion de mort par un élan vital et amoureux insatiable.
Des camps à la vie
La force de ce spectacle est de déplacer le curseur de la tragédie historique vers l’intime et le charnel. L’enfer de la Shoah est connu depuis les années 70, mais la complexité de la reconstruction affective au retour des camps est moins documentée. Dans le clair-obscur de la scène, défile la vie de Marceline Loridans-Ivens avec en toile de fond le refus de la soumission. Le matricule reste tatoué sur le bras mais l’esprit l’a gommé pour vivre, comme une claque à la barbarie nazie.
« L’amour après » jusqu’au 25 juillet à 18h20 – Théâtre Présence Pasteur – 13, rue Pont-Trouca 84000 Avignon – Plus d’info et réservations: presence-pasteur.fr
Forcenés

Il nous attend, silhouette longiligne, figée sur un home-trainer professionnel dans la pénombre de la scène. Il semble prêt à bondir vers un sprint improbable. Puis, progressivement, Paul Fournel pédale et raconte sa passion dévorante, sa bigorexie pour le vélo.
Performance d’acteur
Ce spectacle revêt un double tour de force : physique et théâtral. Paul Fournel ne s’économise pas. Il joue tout en pédalant. Le home-trainer n’est pas un gadget de scène, il impose un effort physique en temps réel tandis que la voix de l’acteur ressuscite les fantômes, les drames et les grandes épopées du Tour de France. Défilent les figures mythiques du cyclisme : la rivalité Anquetil-Poulidor, le panache de Coppi et Gino Bartali, il évoque aussi les anonymes, les « porteurs d’eau », les chutes tragiques, le dopage et la beauté pure du peloton. Le souffle se fait plus court, la sueur perle sur son visage, il saisit brièvement sa gourde et s’alimente puis poursuit son récit, à fond, souffre avec ceux qu’il adule.
Courir après la gloire
Trompe-la-mort, le cannibale, le blaireau, l’ange des montagnes… le tour de France est certainement l’unique épreuve à offrir des surnoms aux coureurs. Paul Fournel rythme l’épreuve en associant une voix en off aux textes très poétiques tandis qu’il tire une philosophie de ces géants de l’asphalte. L’auteur a évité la compilation. Il parvient, sans effort pour nous, à nous maintenir en selle. Pas besoin d’être passionnés de cyclisme pour voir la pièce. Le tour de France est à lui seul une mythologie moderne faite de sueur, de larmes et de gloire.
« Forcenés » jusqu’au 23 juillet à 10h15 au 11. Avignon – 11, boulevard Raspail – 84000 Avignon- Plus d’info et réservations sur 11avignon.com
Joël Barcy



