Grand entretien. Bernard Cazeneuve : « La France n’a pas besoin de rompre, elle a besoin de renouer »

Publié le 20 juillet 2026 à 7h00 - Dernière mise à jour le 19 juillet 2026 à 8h16

À Marseille, Bernard Cazeneuve a longuement exposé la vision politique qu’il entend porter dans les mois à venir. Sans annoncer sa candidature à l’élection présidentielle de 2027, l’ancien Premier ministre dessine les contours d’un projet fondé sur le rassemblement républicain, la souveraineté, le redressement des finances publiques, la réindustrialisation, la sécurité et l’intelligence artificielle. Un échange de fond, loin des petites phrases, dans lequel il assume ses désaccords avec La France insoumise comme avec le Rassemblement national.

Destimed Bernard Cazeneuve destimed Patricia Caire
Bernard Cazeneuve @ Patricia Caire

Destimed : Votre initiative intervient quelques jours après l’annonce de la candidature de François Hollande. Certains y voient une stratégie coordonnée entre vous, destinée notamment à empêcher Raphaël Glucksmann et Olivier Faure de s’imposer comme les figures de la gauche réformiste. Que répondez-vous à cette analyse ?

   François Hollande n’a pas déclaré sa candidature. Moi non plus. Les sujets que vous évoquez concernent essentiellement l’appareil du Parti socialiste, dont je me suis tenu à distance depuis sa décision prise en 2022 de conclure une alliance avec La France insoumise. Je ne suis dans une stratégie d’empêchement de tel ou tel . Ce serait stupide d’ailleurs tant nous avons besoin de talents et d’expériences . On n’empêche pas par ailleurs quelqu’un d’être candidat à l’élection présidentielle si cette candidature peut permettre d’éviter la victoire de Marine Le Pen. C’est cela, le véritable sujet: proposer une alternative aux stratégies étriquées car il faut rassembler largement. La seule stratégie qui vaille est de présenter un programme, une incarnation et une vision capables de répondre au risque que représente le basculement du vote des Français vers le Rassemblement national. Il s’agit d’organiser une résistance et une ambition de redressement pour le pays.

Qu’est-ce qui pourrait vous pousser à déclarer votre candidature ?

Bernard Cazeneuve :  Ce qui pourrait me conduire à déclarer ma candidature, ce sont les circonstances. Une candidature n’a de sens que si une personnalité, avec ses convictions et son parcours, rencontre des circonstances qui justifient qu’elle se projette pour éviter le pire et porter un projet auquel elle croit. Ces circonstances supposent aussi qu’un rassemblement puisse se cristalliser autour de propositions et d’une stratégie qui puisse convaincre les Français qu’un autre chemin est possible face au Rassemblement national.

Je suis un républicain de gauche attaché à l’humanisme dans sa dimension universelle. Je crois que c’est au creuset des valeurs de la République que l’on peut maintenir l’unité de la Nation tout en faisant de sa diversité une richesse . Cela suppose  le refus du communautarisme, des stratégies d’affrontement, de la violence en politique et de la brutalisation du débat public. Cela suppose aussi de redonner toute leur place aux corps intermédiaires afin de construire des compromis permettant de redresser le pays sur les plans industriel, social, budgétaire, sécuritaire, militaire en lui redonnant la souveraineté de ses choix.

Je ne crois pas aux accords d’appareils, surtout lorsque ces appareils se sont racornis et flétris. Ce que je souhaite, c’est créer, au-delà des partis, les conditions du rassemblement le plus large possible autour des valeurs de la gauche républicaine et humaniste. Je suis convaincu que, si le risque d’une victoire du Rassemblement national s’accentue, un le ressaisissement s’imposera , à condition toutefois qu’il existe un chemin de responsabilité, de crédibilité et de rassemblement. C’est ce que je cherche à construire, non pas un arrangement entre appareils, mais un rassemblement des Français.

« Renouer plutôt que rompre »

Destimed : Beaucoup de responsables politiques promettent une rupture. Vous, vous parlez de renouer. Pourquoi ce choix ? Est-ce parce que la France a davantage besoin de réparation que de révolution ?

Bernard Cazeneuve :  Je pense surtout que la France n’a pas besoin de concepts creux. Quand on parle de rupture, de quelle rupture parle-t-on ? D’une rupture avec le pacte républicain ? Je n’y suis pas favorable. Je pense au contraire qu’il faut renouer avec le pacte républicain, avec les valeurs qui sont le fondement de la République : la laïcité, la fraternité, l’altérité, le respect de l’ordre républicain et des institutions. À l’extrême gauche on parle  beaucoup et a juste titre de lutte contre le racisme. Mais la lutte contre le racisme n’a de sens que si elle intègre pleinement la lutte contre l’antisémitisme. On ne peut pas être antiraciste quand on n’est pas clair sur la lutte contre l’antisémitisme. Je ne souhaite donc pas rompre avec ce qui a fait l’unité et l’indivisibilité de la République, c’est-à-dire le pacte républicain. Je souhaite au contraire renouer avec lui.

Si rompre signifie rompre avec notre appartenance au monde libre, aux démocraties respectueuses des principes de l’État de droit et attachées à l’ordre international, alors je pense, là encore, qu’il faut renouer. Renouer avec la paix, renouer avec le respect du droit international. Alors qu’on voit les nations qui se sont érigées comme leaders du monde libre, je pense aux États-Unis, s’éloigner des principes de l’État de droit et du droit international et qu’on voit la Russie violer le droit international en envahissant son voisin et en remettant en cause le droit des peuples à choisir librement leur propre destin , il faut d’urgence renouer avec le droit international et les principes du multilatéralisme. Faut-il rompre avec le capitalisme ? Je pense qu’il faut rompre avec les inégalités, les injustices fiscales et sociales. Il faut rompre avec l’idée que le marché, par sa seule action, parvient par la magie  du ruissellement à tendre vers l’égalité. C’est avec cette pente funeste qu’il faut rompre. En revanche, il faut renouer avec l’idée qu’il n’y a pas d’efficacité économique sans justice sociale et que l’efficacité économique et la justice sociale doivent, dans un même mouvement, porter une espérance.

Faut-il rompre avec la production en organisant la décroissance et la sortie du nucléaire, comme le propose La France insoumise ? Je ne le pense pas. Je pense qu’il faut créer les conditions d’une croissance sobre et sûre et orienter notre politique énergétique, si l’on veut être souverain et continuer à produire, vers les énergies décarbonées. Cela suppose de valoriser les atouts de la filière électronucléaire et de développer les énergies renouvelables dans le cadre d’un mix énergétique qui nous évite le décrochage économique . Les logiques dégagistes qui dominent aujourd’hui le paysage politique, ont parfois bénéficié de la complaisance du bloc central qui s’est accommodé de leur existence pour espérer se maintenir. Aujourd’hui, tout est affaissé. C’est pourquoi il faut renouer, reconstruire, consolider nos atouts et redonner une espérance. C’est ce que je propose.

Retrouver la souveraineté

Aux Rencontres économiques d’Aix, les questions de souveraineté énergétique et de souveraineté de défense ont occupé une place centrale. Dans un contexte international de plus en plus tendu, comment la France peut-elle retrouver une véritable souveraineté dans ces deux domaines ?

Bernard Cazeneuve :  Il y a deux sujets dans votre question : la souveraineté énergétique et la souveraineté en matière de défense. La souveraineté suppose d’abord que nous soyons maîtres de nos choix. Et pour cela, il faut être maîtres de nos budgets. Il n’y aura pas d’Europe de la défense, ni de stratégie souveraine, tant que nous ne serons pas capables de financer nos ambitions en matière d’équipements et de capacités de projection. Nous avons 3 500 milliards d’euros de dette et un déficit budgétaire qui restera vraisemblablement supérieur à 5 %, voire proche de 6 % à la fin de l’année 2026. Nous sommes donc très loin de disposer des marges de manœuvre que certains discours laissent imaginer. Si nous voulons investir dans la défense, la transition énergétique et la réindustrialisation, il faut d’abord redresser nos finances publiques. Je suis d’ailleurs surpris, alors que la gravité de notre situation budgétaire nous menace que ces questions soient si peu présentes dans le débat politique.

Il n’y a pas de souveraineté en matière de défense sans souveraineté énergétique. Nous avons une double obligation : décarboner la production d’énergie et décarboner sa consommation. Produire davantage d’électricité ne suffit pas si elle n’est pas consommée ; encourager une consommation décarbonée ne sert à rien si nous ne sommes pas capables de produire cette électricité. Aujourd’hui, une grande partie de notre consommation énergétique repose encore sur les énergies fossiles. Si nous voulons renforcer notre souveraineté, il faut substituer à cette énergie polluante une électricité décarbonée. Cela suppose d’accélérer la modernisation du parc électronucléaire, de remplacer les réacteurs en fin de vie par les EPR2, de développer les réacteurs à neutrons rapides, tout en poursuivant le développement des énergies renouvelables dans le cadre d’un véritable mix énergétique. Il faut également développer d’autres sources d’énergie, comme la biomasse. Tout cela exige une véritable planification des investissements et un État stratège capable de mobiliser les collectivités locales et le secteur privé autour d’une même ambition.

S’agissant de la défense, nous disposons d’une loi de programmation militaire de 436 milliards d’euros. Encore faut-il que les crédits de paiement suivent les autorisations de programme. La guerre en Ukraine, comme les conflits les plus récents, montrent que les drones, l’intelligence artificielle et les technologies de pointe transforment profondément la nature des conflits de haute intensité . Nous devons donc adapter nos choix d’équipement à cette nouvelle réalité. Enfin, l’Europe de la défense repose, à mes yeux, sur quatre conditions : clarifier son articulation avec l’OTAN afin qu’elle constitue le pilier européen de l’Alliance atlantique ; faire participer l’ensemble des États européens à l’effort de défense ; renforcer notre base industrielle et technologique grâce aux coopérations et aux investissements communs ; enfin, instaurer une véritable préférence européenne. Si nous investissons massivement pour acheter des équipements produits hors d’Europe, nous manquerons notre objectif. C’est l’ensemble de ces politiques qu’il faut conduire. Une campagne présidentielle doit permettre de présenter des orientations claires, précises et crédibles sur ces sujets.

Sur la réforme des retraites, quelle est votre position ?

Bernard Cazeneuve :  Aucune bonne réforme des retraites ne pourra intervenir sans qu’un compromis solide soit construit entre les organisations syndicales, les organisations patronales et le gouvernement. La méthode qui a prévalu jusqu’à présent a consisté à considérer que les corps intermédiaires ralentissaient l’action politique et constituaient un obstacle à l’efficacité. On les a donc court-circuités. Dans le même temps, les orientations ont constamment changé : il a été question de l’âge pivot, puis de la retraite à points, alors qu’il aurait été plus sage de privilégier l’allongement de la durée de cotisation. Tout cela s’est déroulé dans la plus grande confusion, jusqu’à faire adopter la réforme à coups de 49.3.

Aucune réforme des retraites ne sera possible si les acteurs du dialogue social n’acceptent pas de prendre le temps de construire un compromis. Je constate que nous en étions proches au moment du conclave souhaité par François Bayrou, mais que celui-ci a été rendu impossible par les positions dogmatiques adoptées par un certain nombre d’acteurs, notamment patronaux. Il n’y a donc pas de bonne réforme sans dialogue social. Si un gouvernement de large rassemblement venait à gouverner le pays après la défaite de Marine Le Pen, il faudrait créer les conditions d’une grande conférence sociale pour traiter les questions des salaires, des retraites, de la santé… C’est dans ce cadre que devrait être recherché un compromis sur les retraites.

Nous ne pouvons assurer la pérennité de notre système dans un contexte où nous comptons proportionnellement beaucoup moins d’actifs qu’au moment où le Conseil national de la Résistance l’a conçu, et beaucoup plus de retraités, lesquels vivent par ailleurs plus longtemps, sans nécessairement vivre plus longtemps en bonne santé . C’est un point essentiel, car il pose toute la question de la relation de notre société à la dépendance et à la santé de nos aînés. Il faut également permettre à ceux qui le souhaitent de travailler plus longtemps, sans obligation, ni pression, puisque l’âge légal de départ ne serait pas relevé. Le compromis pourrait donc reposer sur trois principes : l’allongement de la durée de cotisation ; la garantie de pouvoir partir plus tôt pour ceux qui ont commencé jeunes ou exercent un métier pénible ; davantage de souplesse pour ceux qui souhaitent poursuivre leur activité plus longtemps. Enfin, il faut un véritable plan en faveur de l’emploi des seniors. On ne peut pas affirmer qu’il faut travailler plus longtemps, ou permettre à ceux qui le souhaitent de le faire, sans tenir compte du fait que les entreprises se séparent souvent de leurs salariés à partir d’un certain âge. C’est cet équilibre qu’il faut construire.

L’intelligence artificielle, un défi démocratique

Destimed : Vous faites de l’intelligence artificielle, un enjeu de souveraineté. Beaucoup y voient d’abord une révolution technologique. Pourquoi la considérez-vous avant tout comme une question démocratique?

Bernard Cazeneuve : Je considère l’intelligence artificielle comme un enjeu de souveraineté, de transformation technologique, de réorganisation du travail, mais aussi comme un enjeu démocratique et éducatif majeur. On ne peut pas se contenter de dire que l’intelligence artificielle est une formidable avancée parce qu’elle permet un saut technologique ou parce qu’elle libère les salariés de certaines tâches contraignantes, sans voir qu’elle peut aussi, à travers les algorithmes des réseaux sociaux et des plateformesnumériques, devenir un puissant instrument de manipulation des opinions publiques. Nous sommes désormais confrontés à la diffusion de vidéos entièrement fabriquées, faisant  croire qu’une personnalité a tenu des propos qu’elle n’a jamais prononcés. Cette manipulation algorithmique de l’information, que nous avons déjà observée lors de plusieurs élections, peut conduire à une remise en cause du fonctionnement même de nos démocraties.

L’intelligence artificielle peut aussi être un formidable outil d’apprentissage et d’accès à la connaissance pour la jeunesse. Mais elle soulève aussi une question essentielle : quel sera son impact sur notre capacité à réfléchir, à chercher, à analyser et à exercer notre esprit critique ? Notre génération a appris à se construire  par l’effort intellectuel. Nous devons nous interroger sur les conséquences qu’un recours systématique à l’intelligence artificielle pourrait avoir sur le développement des capacités cognitives des générations futures.

Une autre question fondamentale concerne les données. Comment s’assurer que les informations détenues par les grands acteurs du numérique, qui leur permettent de développer leurs modèles d’intelligence artificielle, ne seront pas utilisées sans contrôle au détriment de nos libertés ? C’est pourquoi je refuse toute approche dogmatique. L’intelligence artificielle représente un progrès considérable et une opportunité exceptionnelle. Mais elle comporte également des risques. Tout dépendra de la manière dont les sociétés humaines décideront d’encadrer cette révolution technologique. Le rôle de l’État est donc central. Il doit encourager les usages qui permettent des avancées majeures, notamment en médecine, où l’intelligence artificielle ouvrira des perspectives considérables dans la compréhension et le traitement de nombreuses pathologies, y compris les plus rares. Mais il doit aussi protéger les libertés publiques, garantir le contrôle des données, préserver la démocratie et accompagner les transformations du travail.

L’intelligence artificielle doit faire l’objet d’une politique globale, conciliant innovation technologique, accès à la connaissance, évolution des métiers, création de nouveaux emplois et protection de nos institutions démocratiques. En somme, faisons de cette révolution technologique un instrument de progrès, sans jamais perdre de vue la protection de l’être humain et de nos libertés.

Vous avez rencontré Amine Kessaci. À Marseille, le narcotrafic est devenu un phénomène d’une ampleur considérable. On a parfois le sentiment que l’on court toujours derrière les trafiquants. Comment lutter aujourd’hui sans laisser à un jeune homme de 22 ans le rôle de vitrine de ce combat ?

Bernard Cazeneuve : D’abord, je veux rendre hommage au travail d’Amine Kessaci. Je l’ai vu plusieurs fois ces derniers temps et j’étais très heureux de pouvoir échanger avec lui. C’est un garçon d’une très grande qualité humaine. Il a une belle intelligence, une analyse des problèmes qui montre la densité de sa réflexion, alors qu’il est encore très jeune, et une très bonne vision politique de ce qu’il faut faire.

Nous sommes très vite tombés d’accord sur le constat. Il faut, en matière de lutte contre le narcotrafic, des capacités d’investigation policière, une coopération judiciaire européenne, une coopération internationale et une capacité de démantèlement des réseaux. Cela suppose une police judiciaire très spécialisée. Il faut d’ailleurs être très attentif à la manière dont on organise cette police judiciaire, car une grande partie de la capacité d’une nation comme la nôtre à démanteler les réseaux criminels dépend du niveau de formation, de spécialisation et de l’excellence de ses enquêteurs. Il faut des services spécialisés, des peines extrêmement sévères et un dispositif pénitentiaire qui empêche tout contact entre l’extérieur pour les  auteurs de ces infractions.

Il faut également une présence forte de la police, notamment de la police de proximité, dans les quartiers. Certes, On ne lutte pas contre les grandes organisations criminelles avec la seule police de proximité. Ce serait une erreur de le croire. En revanche, ces réseaux se nourrissent aussi de l’existence d’acheteurs dans les quartiers. La présence quotidienne de la police, la relation qu’elle entretient avec la population, constituent un facteur de prévention considérable. Lorsque la police est présente, les trafiquants cessent progressivement d’investir les quartiers et d’y exercer leurs trafics . Cela a beaucoup de signification pour les habitants et contribue au retour de la tranquillité publique. Ce que je retiens de la conversation que j’ai eue avec Amine Kessaci, c’est que cette stratégie est aujourd’hui mise en œuvre à Marseille. J’en suis convaincu. Mais elle ne peut réussir qu’en coopération avec l’État, qui doit maintenir sur le territoire les moyens de son action. Je ne suis pas sûr que la suppression du préfet de police à Marseille ait été une bonne décision de ce point de vue-là.

La sécurité est un droit républicain 

Destimed: Vous affirmez que la sécurité est due au peuple. Cette position ne tranche-t-elle pas avec le discours traditionnel d’une partie de la gauche?

Bernard Cazeneuve : J’ai été ministre de l’Intérieur, je crois que tout le monde s’en souvient. Lorsque j’étais place Beauvau, nous avons augmenté le nombre de policiers et de gendarmes. Nous avons recréé une grande direction de la formation de la Police nationale, parce que les policiers que nous recrutons doivent être exemplaires. Cette direction avait été supprimée sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, tout comme les 13 000 postes de policiers et de gendarmes qui ont cruellement manqué au moment de la crise terroriste . Nous les avons recréés. Nous avons ensuite affronté les attentats. J’entends parfois certains responsables du Rassemblement national dire que Bernard Cazeneuve n’a pas empêché les attentats. C’est vrai que nous ne les avons pas tous empêchés. Mais nous en avons déjoué un très grand nombre.

Lorsque je suis arrivé au ministère de l’Intérieur, nous ne disposions pas de l’arsenal législatif nécessaire. La loi sur le renseignement datait de 1991, c’est-à-dire d’une époque où il n’y avait ni téléphone portable ni Internet. Il n’existait pas de PNR européen permettant d’identifier les déplacements de ceux qui revenaient sur le territoire européen après avoir participé à des activités terroristes. Nous ne disposions pas non plus de mesures administratives permettant d’interdire la sortie du territoire à de jeunes Français qui rejoignaient des organisations terroristes, ni de dispositifs efficaces pour bloquer les sites faisant l’apologie du terrorisme ou diffusant des contenus antisémites.

Par ailleurs, les crédits d’équipement de la police et de la gendarmerie avaient diminué de 20 % entre 2007 et 2012. Nous, nous les avons augmentés de 20 %. Nous avons donc engagé toutes ces réformes. Le Rassemblement national a voté contre chacun de ces textes. Tous. Son seul mot d’ordre était l’« immigration zéro », comme si cette seule mesure pouvait répondre à la menace terroriste. Or une grande partie des auteurs des attentats étaient des ressortissants français. Cette stratégie était donc inopérante. Tout ce qui a été mis en place pour renforcer la lutte antiterroriste et faire en sorte que la menace soit aujourd’hui beaucoup moins forte qu’il y a dix ans, nous ne le devons pas au Rassemblement national mais au consensus républicain.

Destimed : Vous proposez de limiter la concentration des médias. Comment préserver le pluralisme sans fragiliser économiquement la presse indépendante ?

Bernard Cazeneuve :  La presse indépendante est précisément fragilisée par la concentration. Si l’on met en place des dispositifs destinés à limiter la concentration, c’est-à-dire la détention de l’ensemble des organes de presse entre quelques mains, on desserrera l’étau qui pèse aujourd’hui sur la presse indépendante. Ce qui fait le pluralisme de la presse, c’est d’abord le pluralisme de ceux qui écrivent. C’est aussi le pluralisme de ceux qui détiennent les médias. C’est enfin la confrontation des idées entre des organes de presse qui ont des sensibilités différentes. Ce n’est pas la transposition, dans le monde de la presse, de la polarisation qui existe dans le monde politique. Car cette polarisation tend précisément à écraser tout ce qui ne relève pas de cette logique. Oui, je suis favorable à des dispositions destinées à garantir le pluralisme de la presse, mais aussi celui de l’édition. Car si l’on veut que les œuvres de l’esprit puissent être produites dans des conditions garantissant à chaque citoyen l’accès à leur diversité, il faut prendre ces dispositions.

Le rassemblement contre le RN

Vous avez beaucoup parlé de rassemblement et d’un gouvernement de rassemblement. Avec qui ? Qui sont aujourd’hui vos soutiens et les relais de votre campagne ?

Bernard Cazeneuve : Ma conviction profonde est que, contrairement à ce que beaucoup d’acteurs politiques croient, aucun de ceux qui se situent dans la partie centrale de l’échiquier politique, ne pourra remporter l’élection présidentielle sans un très large rassemblement des électeurs prêts à empêcher le basculement du pays. Personne ne peut battre le Rassemblement national sans un rassemblement large autour d’une certaine conception de la France et d’un équilibre politique capable de le rendre possible. Toute ma démarche politique repose sur cette analyse.

Si nous ne recréons pas les conditions d’un dialogue direct avec les Français, de nature à restaurer la confiance et à permettre ce rassemblement, nous irons vers une victoire du Rassemblement national. La seule manière d’y résister, c’est de porter un discours, une méthode et une vision qui permettent de dire : nous sortons de la crise dans laquelle nous sommes pour bâtir autre chose, en rassemblant largement les Français qui refusent cette perspective. Cela implique, dans les semaines et les mois qui viennent, un effort de clarification des stratégies et de lucidité collective face aux échéances qui nous attendent.

On dit aujourd’hui qu’il y a beaucoup de candidats. C’est vrai. Mais il n’y en aura pas autant à la fin. Vous verrez. Ceux qui resteront seront ceux qui, par la pertinence de leur vision, la précision de leurs propositions et l’idée qu’ils incarneront de la France, seront capables de créer les conditions du rassemblement. C’est à ce travail qu’il faut s’atteler.

Je pense aussi que celui qui remportera l’élection présidentielle ne sera pas nécessairement assuré de disposer d’une majorité. Il faut avoir cette lucidité. Imaginer que nous passerons de la confusion actuelle à une grande clarification en 2027 serait une naïveté. L’élection présidentielle peut changer beaucoup de choses, mais elle ne changera pas tout. Il faut donc créer également les conditions de la gouvernabilité du pays. Le rassemblement que j’appelle de mes vœux est celui de tous ceux qui sont attachés à l’idée de la République et à une certaine conception de la France, celle qu’incarnait notamment le général de Gaulle et les Forces qui avec lui avaient résisté. Je pense que ce rassemblement peut être très large. C’est pourquoi je ne m’intéresse pas aux primaires organisées dans des espaces politiques très étroits. Elles ne répondent pas aux circonstances. Ce dont le pays a besoin, c’est d’un rassemblement large, au-delà des frontières des appareils politiques.

Destimed : En conclusion, vous écrivez : « Si je peux être utile, je le serai. » Qu’entendez-vous par « être utile » ?

Bernard Cazeneuve :  Être utile, c’est très clairement essayer d’empêcher la victoire du Rassemblement national.

Destimed : Vous ne parlez pas de La France insoumise.

Bernard Cazeneuve : J’en ai beaucoup parlé. Je considère que la victoire de La France insoumise n’est pas possible. Un rassemblement autour de La France insoumise ne l’est pas davantage. En revanche, je veux dire à tous ceux qui pensent que le vote utile pour empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir serait le vote La France insoumise qu’ils se trompent. Chaque voix donnée à La France insoumise est, selon moi, une garantie supplémentaire de voir Marine Le Pen élue. Si la confrontation devait avoir lieu entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, l’élection de Marine Le Pen deviendrait inéluctable. Ce n’est donc pas un vote utile. C’est un vote inutile pour la République et, selon moi, une garantie donnée à Marine Le Pen. J’ai d’ailleurs quitté le Parti socialiste le jour où il a signé son accord avec La France insoumise. Je crois que tout le monde connaît ma position sur ce sujet. Si je pense cela, c’est parce que je ne crois pas qu’une extrême gauche puisse protéger la France de l’extrême droite. Au contraire, je pense qu’à chaque fois que l’on accompagne Jean-Luc Mélenchon dans sa démarche, on favorise l’accession de Marine Le Pen à l’Élysée. On peut faire ce choix. Moi, je ne le fais pas. Je ne le soutiens pas.

Destimed : Donc, lorsque vous dites : « Je veux être utile », votre combat est avant tout celui contre le Rassemblement national ?

Bernard Cazeneuve :  Bien sûr. Cela me paraît être la seule urgence aujourd’hui. Mais la lutte contre le Rassemblement national ne peut pas se résumer à un simple refus. Elle doit s’appuyer sur une certaine idée de la France, sur le redressement du pays, sa souveraineté, sa réindustrialisation, son école, sa jeunesse et la lutte contre le réchauffement climatique. On ne battra pas Marine Le Pen sans une vision, un projet et une ligne claire. On peut me faire beaucoup de reproches, mais il y en a un que l’on ne peut pas m’adresser : celui d’avoir changé de cap au gré des circonstances. Je ne suis pas un « gaudilleur ». Je ne cherche pas à caboter le long de la côte en changeant de direction selon le vent. J’ai une vision claire. Elle m’a conduit à faire des choix politiques auxquels je n’ai jamais dérogé.

Propos recueillis par Patricia Caire, lors d’une rencontre avec Bernard Cazeneuve organisée à Marseille en présence de deux autres journalistes. Les questions posées par Destimed sont identifiées comme telles ; les autres interventions ont été conservées lorsqu’elles contribuaient à la compréhension des échanges. 

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