Publié le 21 juillet 2026 à 8h22 - Dernière mise à jour le 21 juillet 2026 à 8h22
Au Off d’Avignon, Redwane Rajel et Anatole Édouard-Nicolo livrent deux seuls en scène profondément personnels. L’un raconte comment le théâtre lui a permis de se relever après une jeunesse cabossée ; l’autre revisite, avec humour et émotion, une enfance mouvementée. Deux spectacles différents, mais portés par une même quête : transformer les blessures en force de vie.

« A l’ombre du réverbère » par Redwane Rajel, ou comment le théâtre sauva un homme

« J’ai été un petit garçon heureux, entre une mère adorée et une tante magicienne. J’ai été un adolescent bagarreur et un militaire obéissant. J’ai été un boxeur professionnel qui, un jour, a cogné trop fort. J’ai été un prisonnier, reclus à l’isolement durant deux ans. J’ai été un père privé de ses enfants. Et puis il y a eu le théâtre, et tout a changé. Je m’appelle Redwane Rajel et, aujourd’hui, grâce à Enzo Verdet, Olivier Py et Joël Pommerat, je suis comédien. » En quelques mots, tout est presque dit. Ce récit autobiographique, coécrit avec Enzo Verdet et Bertrand Kaczmarek, frappe d’abord par son humanité. Malgré la gravité des faits qui lui sont reprochés et son incarcération, Redwane Rajel ne règle aucun compte. Il ne nourrit ni rancœur ni haine, pas même envers les gardiens de prison.
Mais la sincérité ne suffit pas à faire un grand spectacle. Si « A l’ombre du réverbère » bouleverse autant, c’est par la qualité du jeu et de la mise en scène. Hymne au respect de l’Autre, ce spectacle montre comment son auteur s’est définitivement détourné de la violence. Acteur prodigieux, Redwane Rajel évoque sa famille, la boxe, les parachutistes, la prison, avant de raconter sa reconstruction par le théâtre.
La mise en scène d’Enzo Verdet évite tout voyeurisme. Des couloirs de la prison au procès, de la reconstruction par l’art à la libération, chaque étape trouve sa juste place dans un spectacle sublimé par une lumière digne d’un tableau de maître. On en ressort avec le sentiment d’avoir rencontré un homme profondément humain et avec cette certitude : chacun peut, un jour, tomber.
«A l’ombre du réverbère » jusqu’au 25 juillet à 10 heures – Théâtre des Carmes André Benedetto, place des CarmesPlus d’infos et résevations: theatredescarmes.com
« A l’ombre des choses » par Anatole Édouard-Nicolo, ou les « 400 coups » d’Anatole

Tout commence avec un premier roman remarquable, A l’ombre des choses, publié chez Calmann-Lévy en 2024. Anatole et son frère G grandissent dans une ville moyenne où tout semble suivre son cours jusqu’au divorce de leurs parents. Commencent alors la chute, puis la reconstruction.
Aujourd’hui, cette histoire devient un seul en scène présenté à La Scala Provence. Lorsque le public entre, Anatole Édouard-Nicolo est déjà là, assis, écrivant quelques notes sous la lumière d’une lampe. Il confie ne pas être comédien et avoir redouté cette adaptation scénique de son livre. Qu’il se rassure : son spectacle est solaire, tragique, drôle et son interprétation impressionne par sa densité. On ressort bouleversé par l’évocation d’un homme plus soucieux des autres que de lui-même, admiratif de son frère devenu le rappeur Georgio et profondément attaché à ses parents. Avec beaucoup d’intelligence, la mise en scène, signée Thibaut Boidin et Anatole Édouard-Nicolo, refuse toute démonstration. L’émotion naît de la simplicité.
Du foyer social où il est placé avec sa mère et son frère après l’effondrement de la famille, au départ du père pour le Congo puis à son retour, de l’abus subi à la réussite de son frère, tout s’enchaîne avec une remarquable fluidité. Le portrait de sa mère, femme de courage, est un moment de grâce. Ses premiers émois amoureux, sa manière de traverser la scène, cette confession d’un homme qui s’est longtemps cru « une ombre invisible » composent un spectacle aux multiples niveaux de lecture. L’épilogue, où il décroche du mur des photographies « abîmées par la poussière et les regrets », touche en plein cœur. Ce récit, qui pourrait s’intituler Les 400 coups d’Anatole, est visuellement puissant, servi par une interprétation d’une rare justesse. L’un des grands moments de ce Off.
« A l’ombre des choses » jusqu’au 25 juillet à 11h45 à La Scala (Provence) – 3 rue Pourquery de Boisserin- Avignon – Plus d’info et réservations : lascala-provence.fr
Jean-Rémi BARLAND



