Opéra de Marseille – L’Or du Rhin brille sur les rives de la Méditerranée

Publié le 9 mai 2026 à 22h01 - Dernière mise à jour le 9 mai 2026 à 22h01

Trente ans après la dernière représentation de « L’Or du Rhin » sur la scène lyrique marseillaise, c’est une nouvelle production du prologue de la tétralogie de Wagner « L’Anneau du Nibelung » qui y triomphe. Un événement marqué par la première direction d’un opéra de Wagner pour le directeur musical maison Michele Spotti. Un vrai bonheur.

Destimed Wotan Fricka
Wotan (Alexandre Duhamel) et Fricka (Manon Lebègue) découvrent le Walhalla dont la construction vient d’être achevée par les géants Fafner et Fasolt © Camille Rovera

Pas d’effets farfelus ni de flots rhénans déchaînés. Pour mettre en scène « L’Or du Rhin », Charles Roubaud est allé à l’essentiel, se rappelant certainement que Wagner disait de son « Rheingold » qu’il était sa « petite comédie ». Un acte, quatre scènes reliées entre elles par des interludes, deux heures et demi de musique et pas de lassitude de la part d’un public attentif et conquis. L’or repose dans le coffre de la Rhein Bank, les filles du Rhin en sont les banquières gardiennes et Alberich apparaît en gnome de ménage, roi des nains balayant le sol en tentant de séduire l’une après l’autre les trois jeunes femmes. En vain ! Il repartira avec l’or maléfique réservé à celui qui ne trouve pas l’amour. Le crépuscule des dieux est annoncé.

Entre onirisme et Heroic Fantasy

Intelligemment, sans contresens, le metteur en scène actualise le propos, stigmatisant l’institution bancaire aujourd’hui source de maux. Et si l’or du Rhin marque le début de la chute des dieux, celui dont la valeur atteint actuellement des sommets, souvent appelé « valeur refuge » pourrait-il, aussi, devenir maléfique pour notre société.

Wotan, lui, s’est fait construire un Walhalla à mi chemin entre le gratte-ciel art déco et le palais oriental. Les bâtisseurs, les géants Fafner et Fasolt, viennent réclamer leur dû, la sœur de Fricka, Freia, qui détient l’arbre aux pommes d’or qui garantissent l’éternelle jeunesse des dieux. Alberich, lui, a contraint son frère à forger un anneau avec l’or du Rhin ainsi qu’un heaume qui lui permet de se transformer. Et si Wotan, conseillé par Loge, troquait la jeune femme contre l’or du nain ? Entre onirisme, heroic fantasy, décadence crépusculaire, Charles Roubaud n’a aucun mal à animer ce monde si particulier avec la complicité de son équipe, superbes vidéos de Julien Soulié, lumières soignées de Jacques Rouveyrollis, costumes hors du temps et tellement réussis de Katia Duflot et décors intelligemment minimalistes d’Emmanuelle Favre. Réussite totale.

Un son « à la Spotti »

Un beau moment aussi pour Michele Spotti qui livre donc sa première direction d’un opéra de Wagner. Il en avait envie et à l’écoute de son travail on se dit qu’il aurait eu vraiment tort de s’en priver et nous aussi dans la foulée. Au cours de concerts symphoniques, l’orchestre de l’Opéra avait prouvé qu’il ne possédait pas qu’un son italien mais qu’il savait aussi mettre en lumière les partitions germaniques. Un savoir-faire dont a usé son directeur musical, Michel Spotti, pour offrir un moment musical d’exception, arrivant à « travailler » le son pour gommer d’éventuelles aspérités qui apparaissent souvent du coté de productions européennes du nord, notamment allemandes, afin d’obtenir une rondeur fort agréable sans pour autant toucher à la puissance d’un orchestre lumineux à tous les pupitres. De plus, la spatialisation du son mise en place par le maestro apporte une dimension supplémentaire à l’interprétation. Enfin, Michel Spotti, comme à son habitude, veille au rapport scène/fosse apportant une attention toute particulière au confort des chanteurs.

Une distribution solide et efficace

Wotan est un personnage psychologiquement complexe auquel Alexandre Duhamel donne vie avec bonheur. Presque réservé au long de la deuxième scène, il s’affirme, ensuite, en même temps que ses aigus et que sa puissance de projection. A ses côtés, Marion Lebègue impose une Fricka solide et généreuse dans le chant. Aigus maitrisés et bien projetés, couleurs et nuances adaptées aux situation, elle fait plus que convaincre, tout comme sa sœur Freia, Elodie Hache, déchirante dans sa détresse, avec une ligne de chant précise et puissante. L’arrivée presque spectrale de la contralto Cornelia Oncioiu confère à son personnage d’Erda un caractère d’autant plus sombre que son oracle est crépusculaire. Ses graves somptueux font le reste… Le physique et la voix du baryton Zoltán Nagy sont presque trop beaux et parfaits  pour qu’il soit l’incarnation du roi des nains, laid et sulfureux. Face à lui, pendant la première scène, les filles du Rhin ont voix et traits d’Amandine Ammirati, de Marie Kalinine et de Lucie Roche. Leur trio est élégant et les qualités de chacune se complètent efficacement. Omniprésent aux côtés de Wotan, le Loge de Samy Camps, devient souvent l’élément essentiel de l’action, virevoltant, arrogant, voix précise et aigus travaillés : il s’impose dans ce rôle. Marius Brenciu campe un Mime tourmenté, aigus aussi bien ciselés que projetés. Quant aux géants Fasolt et Fafner, respectivement Patrick Bolleire et Louis Morvan ils sont les deux roux aux voix sombres et caverneuses pour des interventions puissantes. Yoann Dubruque, Donner et Eric Huchet, Froh, apportant sans problème leur contribution à la solidité de l’édifice.

Un beau succès au soir le la première représentation. Une fois de plus, le directeur général de la maison est arrivé à faire le maximum avec des moyens mesurés, réussissant la performance de rassembler une séduisante et solide distribution largement francophone et majoritairement française.

Michel EGEA

« Das Rheingold » de Wagner à l’Opéra de Marseille. Autres représentations le dimanche 10 mai à 14h30 et le mercredi 13 mai à 20 heures. Places disponibles sur opera-odeon.marseille.fr

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