Publié le 28 avril 2026 à 7h30 - Dernière mise à jour le 27 avril 2026 à 19h44
À partir de septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA devront pouvoir recevoir des factures électroniques normées, avant l’obligation de les émettre en 2027. Une réforme majeure qui bouleverse les habitudes administratives, mais aussi le métier d’expert-comptable. Nicolas Férand, président du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables (Croec) Provence-Alpes-Côte d’Azur, décrypte pour Destimed les enjeux de cette transition qu’il considère davantage comme une opportunité que comme une contrainte. Entretien.

Destimed : La généralisation de la facture électronique approche. Où en est-on concrètement aujourd’hui ?
Nicolas Férand : Nous sommes dans une phase d’adoption. La réforme est engagée, mais elle n’est pas encore effective. Il y a deux dates essentielles à retenir. La première, c’est le 1er septembre 2026 : toutes les entreprises assujetties à la TVA devront être capables de recevoir des factures électroniques dans le format normé prévu par l’administration. La seconde, encore plus importante, c’est le 1er septembre 2027 : toutes devront alors être en capacité d’émettre ces factures électroniques.
2026 concerne-t-elle vraiment toutes les entreprises ?
Oui, toutes les entreprises assujetties à la TVA sont concernées. Cela inclut aussi certains auto-entrepreneurs, même ceux bénéficiant de la franchise en base de TVA, ainsi que certaines associations lorsqu’elles sont soumises à la TVA. Beaucoup pensent encore que cette réforme ne les touche pas, mais c’est faux.
Pourquoi cette réforme est-elle si importante pour l’État ?
Pour l’État, et particulièrement pour Bercy, c’est un outil majeur de lutte contre la fraude fiscale. Le principe est simple : la facture électronique remonte automatiquement vers l’administration fiscale, qui pourra ainsi suivre en temps réel les montants de TVA collectés, déduits ou à reverser. Cela permettra un contrôle beaucoup plus précis et une meilleure sécurisation des recettes fiscales.
Quels sont les principaux changements pour les entreprises ?
Pour beaucoup de dirigeants, cela signifie abandonner les factures Excel ou Word au profit d’une facture normée, structurée, qui passe obligatoirement par un logiciel de facturation ou une plateforme agréée. Cela implique aussi la transmission électronique systématique. On sort progressivement du papier, des envois postaux, et même des simples PDF envoyés par mail. Pour certains chefs d’entreprise encore très attachés au papier, c’est un vrai changement culturel.
Il faudra donc obligatoirement passer par une plateforme ?
Oui. Aujourd’hui, il existe plus d’une centaine de plateformes agréées par l’administration fiscale. Elles sont toutes conformes sur le principe, mais elles n’offrent pas les mêmes services. Certaines sont très basiques et servent uniquement de passerelle de transmission. D’autres sont intégrées à des logiciels de facturation, à des outils bancaires ou à des solutions de gestion plus complètes. Le choix dépend beaucoup de la taille de l’entreprise et de son organisation interne.
Et cela aura forcément un coût…
Oui, il faut être honnête : cela coûtera de l’argent. Pour une petite entreprise, cela peut aller de zéro à une quarantaine d’euros par mois environ, soit 400 à 500 euros par an. Certaines offres sont gratuites, mais il faut toujours se méfier du gratuit. Si on ne paie pas, c’est souvent que la valeur se trouve ailleurs, notamment dans l’exploitation des données.
Les TPE et PME sont-elles prêtes aujourd’hui ?
Certaines oui, parce que leurs dirigeants ont anticipé, ou parce que leur expert-comptable les a bien accompagnés. Mais beaucoup ont encore le nez dans le guidon. Entre les incertitudes économiques et les contraintes administratives, cette réforme est souvent perçue comme un problème de plus. Le danger, c’est de repousser en pensant qu’on verra plus tard.
Quel est le rôle de l’expert-comptable dans cette transition ?
Il est central. Cette réforme touche directement notre métier et notre relation avec les clients. Notre rôle est d’accompagner les chefs d’entreprise, de les aider à choisir la bonne plateforme, à comprendre les obligations, à sécuriser leurs flux comptables. À terme, nous ferons moins de saisie pure, mais toujours plus de contrôle, de conseil et d’accompagnement stratégique.
Peut-on parler d’une révolution dans la profession ?
Oui, clairement. C’est une forme de révolution industrielle. Le temps humain aujourd’hui consacré à récupérer, classer et saisir les pièces comptables va être redéployé vers des missions à plus forte valeur ajoutée. Les métiers ne vont pas disparaître, ils vont se transformer. Il y aura moins de saisie manuelle, mais toujours besoin de vérification, d’analyse et d’arbitrage. Une machine peut proposer, mais elle ne doit jamais décider seule.
Au-delà de la contrainte, y a-t-il de vrais avantages ?
Oui, et c’est là qu’il faut changer de regard. Les entreprises vont disposer d’un point unique où seront centralisées toutes leurs factures d’achat et de vente. Cela améliore le suivi, évite les oublis, les pertes de documents, les retards de paiement. On pourra aussi mieux suivre le statut des factures : payées, non payées, en attente… À terme, cela simplifiera réellement la gestion quotidienne.
Votre conseil aux chefs d’entreprise aujourd’hui ?
Se rapprocher de leur cabinet d’expertise comptable. Maintenant. Il ne faut pas attendre septembre 2026 pour s’en préoccuper. Il faut être proactif, poser les bonnes questions, choisir la bonne solution et anticiper. Après les ponts de mai, c’est déjà le bon moment.
La facture électronique : contrainte ou opportunité ?
Opportunité. Pour Bercy, bien sûr. Mais aussi pour la profession comptable. C’est l’occasion de démontrer que notre métier ne se limite pas à produire des chiffres. Nous sommes là pour accompagner les entreprises, aider les dirigeants à piloter leur activité et à prendre les bonnes décisions. Cette réforme peut devenir un vrai levier de modernisation, à condition de ne pas la subir.
Propos recueillis par Patricia CAIRE



