Avec Perpétuité, Guillaume Poix plonge au cœur de la nuit carcérale et donne voix à celles et ceux qui veillent derrière les murs. Roman d’immersion à la fois documentaire et profondément humain, l’ouvrage, publié aux Éditions Verticales, figure dans la sélection 2026 du Prix littéraire du Barreau de Marseille, qui distingue chaque année une œuvre en prise avec les grandes questions de justice et de société.

Cela s’appelle mettre un peu d’œuvre dans sa vie et de vie dans son œuvre. Avec humilité, Guillaume Poix explore dans Perpétuité l’univers carcéral sous l’angle rarement abordé du travail des surveillants et surveillantes pénitentiaires. En regardant celles et ceux qui regardent, en rencontrant -après autorisation administrative- certains d’entre eux lors de longs séjours en immersion au centre pénitentiaire de Villeneuve-lès-Maguelone, près de Montpellier, il fait œuvre de témoin d’une réalité méconnue, d’un métier souvent caricaturé, parfois méprisé, et interroge le sens d’une institution au bord du gouffre.
Sous sa plume généreusement empathique apparaissent onze surveillants. Il y a Maëva, qui s’inquiète en silence, un plat de lasagnes posé devant elle ; Bébel, Houda, Sandrine, Christ-Marceau ; Abraham, qui prend la relève de Kim, lui-même remplaçant de Giuletta. Les prénoms circulent comme dans une ronde humaine où la fatigue, la solidarité et la dignité se croisent sans cesse. La convivialité et l’entraide sont les maîtres-mots d’une nuit de service dirigée par Pierre, vingt-cinq années de pénitentiaire derrière lui.
Guillaume Poix s’attache aux traumatismes passés et présents, au sens du devoir, à la force physique et morale de ces femmes et de ces hommes qui se définissent eux-mêmes comme « des prolétaires de la sécurité ». Il raconte la précarité d’un métier sous tension constante, mais aussi sa dimension humaine, fragile, essentielle. Son écriture, nourrie d’enquête, possède la précision d’un documentaliste tout en déployant une véritable mise en scène romanesque.
Un écrivain dramaturge
Rien d’étonnant à cela. Guillaume Poix est aussi un dramaturge reconnu. Il a travaillé avec Lorraine de Sagazan et présenté au Festival d’Avignon 2024 Léviathan, spectacle consacré au fonctionnement des comparutions immédiates. Son sens du portrait, du dialogue et de l’exploration d’univers méconnus frappe ici au cœur comme à l’âme.
Toutes proportions gardées, il y a chez lui quelque chose de Truman Capote et de Joseph Kessel : cette capacité à écrire le réel sans le trahir, à faire surgir l’humain dans l’ombre des institutions. Perpétuité se déroule sur une nuit, heure après heure, dans une maison d’arrêt. Ce choix narratif n’est pas anodin. La nuit concentre les tensions, aiguise les perceptions, révèle les fragilités. Elle permet surtout de déplacer le regard : ici, ce sont les surveillants que l’on observe, ceux qui observent d’ordinaire.
Guillaume Poix montre aussi les limites du système carcéral, suggérant que certains détenus relèveraient davantage d’un établissement psychiatrique que d’une prison. Les surveillants doivent alors faire preuve d’une polyvalence humaine permanente, entre fermeté, écoute et gestion de crise. L’écriture, ample et panoramique, embrasse ces contradictions sans jamais simplifier. Il en résulte un roman puissant, généreux et intelligent. À l’image de son auteur.
Une reconnaissance méritée
Après avoir figuré dans la sélection du Prix Goncourt des Lycéens 2025, Perpétuité est aujourd’hui retenu pour le Prix littéraire 2026 du Barreau de Marseille, organisé depuis 2020 par le Barreau de Marseille et le festival Oh les beaux jours ! Ce prix, doté de 5 000 euros, récompense un ouvrage -fiction ou non-fiction- abordant des enjeux en lien avec les préoccupations professionnelles ou éthiques des avocats : justice, société, droits humains, famille, travail.
La sélection 2026 réunit également :
- La Manif de Nelly Allard (Gallimard)
- La Jeune fille et la mort de Negar Haeri (Seuil)
- Entre chiens et loups de Valérie Manteau (Stock)
- Les Habitantes de Pauline Peyrade (Minuit)
- Des enfants uniques de Gabrielle de Tournemire (Flammarion)
Une sélection haut de gamme où la fiction côtoie le réel, et dans laquelle Perpétuité trouve naturellement sa place.
Jean-Rémi BARLAND
Perpétuité, Guillaume Poix, Éditions Verticales / Gallimard, 332 pages, 22 €.




