Tribune de Didier Gambier. Nucléaire et vaccination : risque, expertise et confiance

Publié le 9 septembre 2026 à 7h30 - Dernière mise à jour le 8 septembre 2026 à 20h06

La contestation antinucléaire présente des similitudes avec le mouvement anti-vaccinal. Dans les deux cas, la controverse dépasse l’évaluation scientifique d’un risque : elle engage la confiance accordée aux institutions qui produisent l’expertise, prennent les décisions et organisent la protection collective.

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Didier Gambier

Les risques nucléaire et vaccinal occupent en effet une place comparable dans l’imaginaire public. Invisibles et difficilement observables sans instruments ni connaissances spécialisées, ils ne peuvent être appréciés directement par la plupart des citoyens. Ceux-ci doivent donc déléguer une part de leur jugement à des scientifiques, à des autorités de contrôle et à des responsables politiques. Or la perception d’un risque ne dépend pas seulement de sa probabilité statistique : elle est aussi façonnée par son caractère redouté, involontaire, potentiellement catastrophique et plus ou moins maîtrisable. Les travaux de Paul Slovic montrent ainsi que l’acceptation du risque nucléaire dépend étroitement de la confiance inspirée par ceux qui gèrent la technologie et des bénéfices que le public pense en retirer (Slovic, 2012). Dans le domaine vaccinal, un mécanisme voisin conduit à redouter davantage l’effet indésirable, rare mais attribuable à une intervention volontaire, que la maladie pouvant résulter de l’inaction. Ce « biais d’omission » constitue l’un des mécanismes bien documentés de l’hésitation vaccinale (Dubé, Laberge, Guay et al., 2013).

Dans les deux domaines, des événements majeurs ont transformé une interrogation technique en crise durable de confiance. Three Mile Island, en 1979, a accru la peur et la défiance du public américain, alors même que les faibles rejets radioactifs de l’accident n’ont pas produit d’effets sanitaires détectables. Au-delà de ses conséquences physiques, l’événement a révélé une combinaison d’erreurs humaines, de défauts de conception et d’insuffisances dans l’information du public (U.S. Nuclear Regulatory Commission, 2024). Tchernobyl a renforcé ce mécanisme à une tout autre échelle. À la catastrophe elle-même s’est ajouté le retard avec lequel les autorités soviétiques l’ont reconnue. La dissimulation est ainsi devenue une composante de l’événement, ébranlant la confiance non seulement dans les autorités responsables, mais aussi dans l’ensemble de l’industrie nucléaire internationale (AEN-OCDE, 2006).

La pandémie de Covid-19 a joué, pour la vaccination, un rôle en partie comparable. La mise au point rapide des vaccins, l’évolution des connaissances, les changements de recommandations et les divergences entre autorités ont donné à voir une science en train de se construire. Ce fonctionnement est normal du point de vue de la recherche ; lorsqu’il est mal expliqué, il peut néanmoins être interprété comme la preuve d’une improvisation, d’une incohérence, voire d’une manipulation. L’Organisation mondiale de la santé souligne que l’hésitation vaccinale varie selon les époques, les lieux et les vaccins, et que la confiance en constitue l’un des principaux déterminants (OMS, 2017). Les analyses menées pendant la pandémie confirment d’ailleurs que la confiance dans les institutions sanitaires compte parmi les facteurs les plus robustement associés à l’acceptation de la vaccination (Jennings, Stoker, Bunting et al., 2023).

La structure des accusations devient alors très proche d’un domaine à l’autre. L’industrie minimiserait les dangers ; les experts seraient dépendants de ceux qu’ils doivent contrôler ; l’État protégerait une technologie ou un produit plutôt que les citoyens ; enfin, l’incertitude scientifique serait présentée comme la preuve d’une dissimulation. Toute contradiction, toute erreur de communication et tout conflit d’intérêts, réel ou supposé, viennent confirmer un récit déjà constitué. L’expertise officielle cesse d’être considérée comme un moyen de réduire l’incertitude : elle devient elle-même l’objet du soupçon.

La comparaison a néanmoins ses limites. La contestation antinucléaire porte sur un système industriel, énergétique et territorial dont les conséquences potentielles peuvent affecter des populations entières pendant une longue durée. La décision vaccinale touche plus immédiatement au corps individuel et à l’autonomie personnelle, même si elle produit également des conséquences collectives. En outre, ni les opposants au nucléaire ni les personnes hésitant à se faire vacciner ne forment des ensembles homogènes. Leurs positions peuvent procéder d’une critique politique des institutions, d’une appréciation différente des risques, d’une expérience personnelle, d’un attachement aux libertés individuelles ou, dans certains cas, de croyances plus radicales.

Le renouveau actuel du nucléaire rappelle toutefois que ces représentations ne sont jamais définitivement figées. Après plusieurs décennies marquées par Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, l’urgence climatique, le besoin d’une électricité décarbonée et pilotable, puis les préoccupations de souveraineté énergétique ravivées par la guerre en Ukraine ont contribué à revaloriser cette technologie (AIE, 2022). Ce retournement ne semble pas imputable à une personnalité particulière, mais à la convergence de nouvelles contraintes collectives, des prises de position de scientifiques et d’anciens écologistes, ainsi que de l’intérêt renouvelé des États et des acteurs technologiques. L’Agence internationale de l’énergie évoque désormais une « nouvelle ère » du nucléaire, portée par des politiques favorables dans plus de quarante pays, même si les difficultés de coût, de financement, de délais et de sûreté demeurent (AIE, 2025).

Ce qui a été durablement contesté peut donc retrouver une forme de légitimité lorsque le contexte modifie la hiérarchie des risques. Un mouvement comparable pourrait se produire beaucoup plus rapidement dans le domaine vaccinal. Là où le changement de regard sur le nucléaire aura nécessité plusieurs décennies, la résurgence de la rougeole en Europe et l’expansion géographique de la dengue pourraient rappeler brutalement le coût de la non-vaccination et transformer à nouveau la perception du rapport entre risque individuel et protection collective (OMS Europe et UNICEF, 2026 ; OMS, 2025). L’opinion ne change pas nécessairement parce qu’une controverse est résolue, mais parce qu’un danger jusque-là abstrait redevient visible et immédiat.

Le véritable point commun entre les deux débats réside donc moins dans la nature objective des risques que dans la relation entre expertise, pouvoir et confiance. Dans un cas comme dans l’autre, l’apport de données scientifiques ne suffit plus lorsque la légitimité de ceux qui les produisent est précisément ce qui est contesté. La question centrale devient alors politique : quelles institutions jugeons-nous dignes de définir un risque acceptable, d’arbitrer entre liberté individuelle et protection collective et, finalement, d’agir au nom du bien commun ?

Didier Gambier, docteur en physique, est un leadeur international de la science et de l’innovation, spécialisé dans les partenariats mondiaux de recherche. Il a exercé des fonctions de direction à Fusion for Energy et au Centre international pour la science et la technologie. Physicien, il enseigne à l’Université Saint-Joseph de Philadelphie, aux États-Unis, et contribue à promouvoir la physique auprès des jeunes.

Références

  • Agence internationale de l’énergie (AIE). (2022). Nuclear Power and Secure Energy Transitions. Paris : AIE. https://www.iea.org/reports/nuclear-power-and-secure-energy-transitions
  • Agence internationale de l’énergie (AIE). (2025). The Path to a New Era for Nuclear Energy. Paris : AIE. https://www.iea.org/reports/the-path-to-a-new-era-for-nuclear-energy
  • Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE (AEN-OCDE). (2006). Stakeholders and Radiological Protection: Lessons from Chernobyl 20 Years After. Paris : OCDE. https://www.oecd-nea.org/upload/docs/application/pdf/2019-12/6170-chernobyl-rp.pdf
  • Dubé, E., Laberge, C., Guay, M., Bramadat, P., Roy, R. et Bettinger, J. A. (2013). « Vaccine hesitancy: An overview ». Human Vaccines & Immunotherapeutics, 9(8), 1763-1773. https://doi.org/10.4161/hv.24657
  • Jennings, W., Stoker, G., Bunting, H. et al. (2023). « Trust and vaccine hesitancy during the COVID-19 pandemic: A cross-national analysis ». Vaccine: X, 14, 100299. https://doi.org/10.1016/j.jvacx.2023.100299
  • Organisation mondiale de la santé (OMS). (2017). Vaccination and Trust: How Concerns Arise and the Role of Communication in Mitigating Crises. https://www.who.int/docs/default-source/documents/publications/vaccines-and-trust.pdf
  • Organisation mondiale de la santé (OMS). (2025). Dengue Upsurge (2023-present). https://www.who.int/emergencies/situations/dengue-upsurge-%282023-present%29
  • Organisation mondiale de la santé, Bureau régional de l’Europe, et UNICEF. (2026). « Measles cases dropped in Europe and Central Asia in 2025 compared to the previous year, but the risk of outbreaks remains ». https://www.who.int/europe/news/item/11-02-2026-measles-cases-dropped-in-europe-and-central-asia-in-2025-compared-to-the-previous-year–but-the-risk-of-outbreaks-remains—unicef-and-who
  • Slovic, P. (2012). « The perception gap: Radiation and risk ». Bulletin of the Atomic Scientists, 68(3), 67-75. https://doi.org/10.1177/0096340212444870
  • U.S. Nuclear Regulatory Commission. (2024). Backgrounder on the Three Mile Island Accident. https://www.nrc.gov/reading-rm/doc-collections/fact-sheets/3mile-isle

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