Publié le 9 septembre 2026 à 5h30 - Dernière mise à jour le 8 septembre 2026 à 20h06
Diaty Diallo avec « Darya & Dounya » et Polina Panassenko avec « À voix haute » font entrer leurs héroïnes au cœur de leur propre histoire. Deux romans portés par des femmes à l’audace narrative évidente, qui interrogent notre relation à la langue, aux racines familiales, à la violence et aux affres de la mémoire. Les deux autrices en parleront ensemble aux Correspondances de Manosque le 25 septembre à 18 heures, lors d’une rencontre animée par Sophie Joubert.

« À voix haute », de Polina Panassenko
L’Olivier, 260 pages, 19,50 €

Âgée de vingt ans, née en Russie, la narratrice de « À voix haute », le roman très émouvant de Polina Panassenko que l’on peut rapprocher de « Adieu Kolyma », signé Antoine Sénanque, vit désormais en France, entourée de son père et de Nicole, une femme courageuse issue du monde paysan qui s’occupe d’elle depuis la mort de sa mère. Rêvant de devenir actrice, elle retourne à Moscou pour intégrer avec succès l’école du Théâtre national. S’installant chez son grand-père, elle affronte la rudesse des professeurs à l’égard des jeunes élèves femmes et voit dans les manifestations contre Poutine, après les élections présidentielles truquées de 2011, une source d’espoir. La découverte, presque par hasard, d’une photo dans un album vert et une pièce d’or offerte seront les déclencheurs d’histoires dans l’Histoire.
Et, en particulier, celle de son arrière-arrière-grand-père, Ivan Evdokimovich Rebizov, un paysan russe qui fut arrêté en 1937 et accusé d’être un « koulak », présumé mort à Izvestkovy Razyezd en 1938. C’est une sorte de road-movie qui nous sera proposé, la narratrice faisant un voyage de Moscou aux forêts de la Kolyma, aux sources d’une terrible vérité qui se dérobe.
En parallèle à ce qui est un document puissant sur toutes ces vies brisées par le Goulag, là où l’arrière-arrière-grand-père de la narratrice s’est retrouvé jeté, l’auteure écrit un manifeste puissant pour un théâtre de résistance. C’est ici la pièce « Les Trois Sœurs » de Tchekhov, dont on assiste aux répétitions, qui en sera le flamboyant vecteur. Polina Panassenko, de fait, offre avec « À voix haute » une vertigineuse plongée dans l’appropriation d’une langue, dans le désir de transmission, dans les méandres de la mémoire et dans les fracas d’une Histoire forcément éminemment tragique. Magnifique et bouleversant.
« Darya & Dounya », de Diaty Diallo
Le Seuil, 380 pages, 22 €
Dounya, trente ans, en fracture intime avec elle-même, se séparant de son amoureux, « le Mec-qui-vivait-déjà-là », et devant quitter l’appartement où elle partageait sa vie, fouille dans ses cartons et retrouve Darya, la petite fille qu’elle a été. Celle qui, idéaliste, pleine de rêves d’innocence, croyait à un monde juste et égalitaire avant que l’existence n’en révèle la dureté.
Dans un dialogue en forme de tentative de survie, ces deux voix qui n’en sont qu’une dépeignent les microfractures du monde. Les rapports sociaux, la perverse procédure d’un licenciement abusif de la part d’une association pour laquelle elle investit son énergie, et des pages burlesques autant qu’émouvantes, comme ce passage où Momo le Pruneau casse en deux un petit comprimé blanc et demande à Dounya si elle en veut la moitié, s’entrecroisent et s’entrechoquent.
Comme dans « À voix haute », Diaty Diallo, dans une langue charriant des torrents de compassion et faisant surgir des lieux au nom fantasmagorique de Lesgueux-sur-Marne, remet l’héroïne au centre de sa propre histoire d’auteure et d’actrice, à la croisée de la littérature et de la performance.
La forme hybride du texte, la dénonciation du masculinisme ordinaire oppresseur, l’espoir d’un monde fraternel qui s’en dégage -l’amitié avec Janelle, la copine d’enfance et nouvelle coloc, est à ce titre très édifiante- en font un hymne à la reconquête de la dignité perdue, avec une mise en avant de la dénonciation du racisme et un encouragement à la résilience. Loin d’être sinistre et platement social, « Darya & Dounya » secoue les lignes du réalisme et s’en éloigne avec des fulgurances d’écriture souvent épiques, lyriques et toujours d’une justesse féroce et tendre. Un très grand livre publié dans la collection assez exceptionnelle « Fiction & Cie », fondée au Seuil par Denis Roche et dirigée aujourd’hui par Bernard Comment.
Jean-Rémi BARLAND
Diaty Diallo et Polina Panassenko seront présentes aux Correspondances de Manosque, place Marcel-Pagnol, le 25 septembre à 18 heures, lors d’une rencontre animée par Sophie Joubert.




