Publié le 12 octobre 2026 à 9h21 - Dernière mise à jour le 12 octobre 2026 à 9h22
Régulièrement, dans « Binôme d’Experts », Eric Delbecque prendra la parole avec différents spécialistes de grandes questions de société, afin de remettre en perspective les concepts fondamentaux et les réalités opérationnelles indispensables pour redonner du sens à la pensée politique et stratégique.
Les grandes puissances font désormais de la science, de l’intelligence artificielle et de la maîtrise des connaissances des instruments explicites de domination. Dans le même temps, les démocraties peinent à préserver leur mémoire stratégique et à transformer les enseignements du passé en décisions durables. Le danger ne réside pas seulement dans les ambitions de nos concurrents. Il tient aussi à notre incapacité à apprendre de ce que nous savons déjà…
La puissance appartient aussi à ceux qui savent se souvenir
Nous vivons une époque paradoxale. Jamais les États n’ont disposé d’autant d’informations, de capacités d’analyse, de technologies de surveillance et d’outils de prévision. Pourtant, les « surprises stratégiques » se multiplient. Les dépendances industrielles sont découvertes au moment où elles deviennent critiques. Les crises paraissent surgir sans avertissement. Les institutions produisent de nouveaux diagnostics sur des problèmes identifiés depuis plusieurs décennies. Cette contradiction révèle une faiblesse que les débats sur la souveraineté abordent rarement : la perte de mémoire stratégique.
Un État ne devient pas puissant parce qu’il accumule des informations. Il le devient lorsqu’il sait les interpréter, les conserver, les transmettre et les transformer en décisions. La continuité de cette chaîne constitue l’une des conditions fondamentales de sa souveraineté. Or cette continuité est aujourd’hui fragilisée. Nous savons élaborer des bouts de doctrines, créer des dispositifs, réunir des experts et publier des rapports. Nous savons beaucoup moins bien préserver les expériences acquises et inscrire les décisions dans le temps long. Cette difficulté n’est pas simplement administrative. Elle est politique et stratégique.
La France, laboratoire d’une amnésie institutionnelle
L’histoire de l’intelligence économique française en fournit une illustration particulièrement éclairante. Dès les années 1990, alors que la compétition commerciale entre les États-Unis, le Japon et l’Europe s’intensifiait, la France avait commencé à organiser une réponse publique. Sous le gouvernement d’Édouard Balladur, un Comité pour la compétitivité et la sécurité économique avait été mis en place, notamment à l’initiative du Préfet Rémy Pautrat. Il s’agissait de construire une gouvernance interministérielle capable de comprendre les stratégies de puissance déployées dans le champ économique et de défendre les intérêts nationaux. Cette démarche ne relevait pas de la seule théorie. Elle s’était confrontée aux campagnes internationales de boycott des produits français consécutives à la reprise des essais nucléaires, ainsi qu’aux stratégies de conquête du marché européen des médicaments génériques. La France disposait donc, il y a trente ans déjà, d’une expérience opérationnelle de la guerre économique.
Pourtant, plusieurs de ces dispositifs n’ont pas survécu aux changements politiques. Le problème n’était pas leur inefficacité. Leur origine (celui ou celle qui en avait assuré la promotion) suffisait parfois à compromettre leur pérennité. Cette incapacité à distinguer les intérêts stratégiques de l’État des rivalités partisanes a un coût considérable. Chaque interruption entraîne la disparition de compétences, de méthodes, de réseaux et d’expériences. Chaque redémarrage oblige à reconstruire une partie de ce qui existait déjà.
L’histoire se répète jusque dans les échelons territoriaux. Au milieu des années 2000, un guide opérationnel d’intelligence territoriale et de sécurité économique avait été élaboré pour les préfectures de région. Il rassemblait des méthodes, des outils et des éléments de doctrine destinés à favoriser la coopération entre les administrations territoriales et les collectivités. Ce travail avait été réalisé et transmis. Des années plus tard, il était devenu pratiquement introuvable dans les services auxquels il avait été destiné. Cette anecdote est révélatrice d’un phénomène beaucoup plus profond. Un État peut financer la production de connaissances stratégiques et se montrer incapable d’en préserver l’usage. Comment construire une politique de long terme si les institutions oublient ce qu’elles ont elles-mêmes élaboré ?
L’illusion du rapport qui recommence tout
Cette question prend une dimension particulière à la lecture des travaux parlementaires consacrés à la sécurité économique. Les diagnostics peuvent être solides, les comparaisons internationales pertinentes et les recommandations utiles. La France possède d’ailleurs des dispositifs de protection de ses actifs stratégiques qui ne sont pas négligeables. Mais la difficulté apparaît lorsque chaque nouveau rapport semble redécouvrir les mêmes menaces et les mêmes nécessités, sans toujours restituer les expériences antérieures assurer le chaînage des idées, des mesures et des politiques. La sécurité économique ne peut se réduire au contrôle des investissements étrangers, à la protection contre l’espionnage ou à la défense des entreprises sensibles. Ces instruments sont indispensables. Ils constituent cependant une partie, et une partie seulement, d’une politique d’intelligence économique et stratégique.
Il faut leur adjoindre une capacité permanente d’anticipation : comprendre l’évolution des chaînes de valeur, détecter les dépendances émergentes, identifier les stratégies indirectes de concurrents et mesurer les conséquences de ruptures technologiques ou géopolitiques. Une politique de ce niveau ne peut être une collection de mesures défensives. Elle doit posséder une direction, une continuité et une ambition. Pendant que certains États continuent de débattre de la nécessité d’élaborer une doctrine, d’autres déploient déjà les moyens de leur puissance.
Les États-Unis ont changé de discours, pas d’ambition
La nouvelle doctrine scientifique américaine présentée à l’été 2026 illustre l’évolution des rapports internationaux. La science y apparaît explicitement comme un instrument de souveraineté et de puissance, voire de domination. L’intelligence artificielle devient un levier central de productivité scientifique et de supériorité technologique. Il serait bien sûr naïf de croire que la science n’avait jamais été utilisée à des fins de puissance auparavant. Depuis le développement de l’arme atomique, les États-Unis savent parfaitement que la recherche scientifique conditionne la supériorité militaire, industrielle et économique. Les autres grandes puissances ont intégré cette réalité, elles aussi, depuis longtemps. La véritable rupture réside ailleurs.
Pendant plusieurs décennies, les stratégies de puissance s’inscrivaient néanmoins dans un discours officiel de coopération internationale, d’ouverture scientifique et de progrès partagé. Ces idéaux n’empêchaient ni les rivalités ni les pratiques prédatrices mais constituaient un horizon politique revendiqué. Aujourd’hui, la compétition est de plus en plus ouvertement assumée comme principe organisateur des relations internationales. La science est envisagée comme une ressource à maîtriser, les talents comme des enjeux de sécurité et les technologies comme des instruments de domination. La question n’est donc pas de savoir si les États-Unis ont soudainement découvert les rapports de force. Ils ne les ont jamais ignorés.
La question est de comprendre ce que signifie l’abandon progressif du langage de la coopération. Lorsqu’une puissance comme l’Oncle Sam ne ressent plus la nécessité d’habiller ses ambitions d’un idéal commun, il convient de s’interroger. Pour les Européens, cette évolution exige davantage qu’une adaptation réglementaire. Elle impose de repenser leur propre conception de la puissance.
L’intelligence artificielle et la captation de la mémoire du monde
De ce point de vue, certains événements prennent une dimension symbolique forte. Un exemple. Pour entraîner leurs modèles, les grandes entreprises technologiques ont besoin des volumes toujours plus considérables de connaissances, de textes et de productions intellectuelles. Les pratiques de numérisation puis de destruction de livres destinés à alimenter les systèmes en formation soulèvent une question qui dépasse largement les droits des auteurs. Peut-on considérer que la mémoire d’une civilisation demeure intacte lorsque ses supports matériels disparaissent au profit de leur exploitation informatique ? Un ouvrage n’est pas seulement un ensemble de données. Il possède une existence matérielle, une histoire éditoriale et une place dans la transmission culturelle. Sa présence physique dans une bibliothèque constitue une forme d’accès au savoir qui ne dépend pas exclusivement d’un système informatique ou d’un opérateur privé. La numérisation peut être un progrès considérable. Elle facilite la conservation, la recherche et la diffusion des connaissances.
Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une garantie d’accessibilité. Une œuvre intégrée à une base de données peut devenir invisible si les outils permettant de la consulter changent, si les conditions d’accès sont modifiées ou si les acteurs qui contrôlent sa diffusion décident de ne plus la mettre en valeur. Il existe donc une différence fondamentale entre préserver le savoir et l’utiliser pour entraîner une machine. Cette distinction mérite d’être positionnée au cœur du débat sur l’intelligence artificielle. Car l’enjeu n’est pas seulement technologique. Il touche à la diversité culturelle, à l’indépendance de la pensée et à la capacité des générations futures à accéder aux sources originales. Là encore, on voit bien le problème de certains États aujourd’hui, en particulier en Europe : nous perdons la mémoire, et au passage une partie de notre identité.
La connaissance ne suffit pas à produire une décision
Autre problématique connexe, nous ne parvenons plus à utiliser l’information, la mémoire, pour produire de la décision. Partons d’un symbole inégalable. Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001 – terrible anniversaire des vingt-cinq ans –, une question demeure centrale : comment des organisations disposant de moyens de renseignement considérables peuvent-elles ne pas anticiper des événements d’une telle ampleur ? Les attaques du 7 octobre 2023 en Israël ont ravivé cette interrogation. Il ne suffit pas de rechercher les informations qui auraient été disponibles avant ces catastrophes. Il faut comprendre les mécanismes qui ont rendu « les intelligences aveugles » et qui ont empêché leur interprétation et leur transformation en action.
Entre la détection d’un signal et la décision politique, plusieurs filtres interviennent. Les organisations administratives possèdent leurs procédures, leurs hiérarchies et leurs routines. Les responsables politiques ont leurs convictions, leurs priorités et parfois leurs certitudes. Une information dérangeante peut être minimisée. Une hypothèse jugée improbable peut être écartée. Une analyse peut être reformulée jusqu’à devenir compatible avec ce que le décideur souhaite entendre. Les moyens technologiques ne corrigent pas automatiquement ces faiblesses. Au contraire, l’abondance des informations peut parfois renforcer l’illusion de pseudo-maîtrise.
L’anticipation exige une discipline intellectuelle : envisager ce que nous préférerions croire impossible, ou travailler sur ce que nous n’avons pas l’habitude de considérer. Certes, Toute organisation développe ses méthodes à partir de l’expérience acquise. Cette logique est nécessaire. Elle peut aussi devenir un piège. Les dispositifs de surveillance et de renseignement sont souvent conçus pour répondre aux crises précédentes. Les doctrines évoluent sous l’effet des menaces déjà rencontrées. Les administrations se structurent autour de priorités établies.
Après le 11-Septembre, la lutte antiterroriste a légitimement mobilisé des ressources considérables. Des progrès importants ont été réalisés. Mais cette concentration des moyens et de l’attention a également pu réduire la place accordée à d’autres transformations stratégiques, notamment dans les domaines économique et industriel. Pendant ce temps, les formes de conflictualité continuaient d’évoluer. La compétition technologique, les dépendances industrielles, la maîtrise des infrastructures numériques et la guerre informationnelle devenaient des dimensions centrales des rapports de puissance. Le problème n’est pas d’avoir accordé trop d’importance à une menace majeure. Il est de ne pas avoir suffisamment préservé la capacité à en observer d’autres. Une puissance qui ne sait analyser que les crises qu’elle a déjà connues risque de ne pas reconnaître celles qui se préparent.
La souveraineté commence par la mémoire
Les États peuvent investir massivement dans l’intelligence artificielle, la recherche, le renseignement et les technologies de défense. Ces investissements seront certes nécessaires. Mais aucune puissance technologique ne remplacera la capacité institutionnelle à apprendre, à transmettre et à décider. La mémoire stratégique n’est pas une nostalgie administrative. Elle constitue une ressource de puissance. Elle permet de comprendre les erreurs passées, de préserver les expériences réussies et de reconnaître les transformations qui exigent de nouvelles réponses. Elle est également une condition de la liberté politique. Un État incapable de penser son avenir à partir de sa propre expérience devient plus vulnérable aux stratégies élaborées par d’autres.
À l’heure où les grandes puissances revendiquent ouvertement leur volonté de maîtriser les technologies, les connaissances et les ressources qui détermineront le monde de demain, cette exigence ne concerne pas seulement la France. Elle s’adresse à toutes les démocraties confrontées à l’accélération des rapports de force. Nous n’avons pas seulement besoin de davantage d’informations. Nous avons besoin d’institutions capables d’en conserver le souvenir, d’en comprendre la portée et d’agir en conséquence. La mémoire est une condition de la puissance, mais seule sa transformation en intelligence stratégique permet de produire de l’initiative. Un État qui perd la mémoire finit par perdre l’initiative. Et celui qui perd durablement l’initiative laisse aux autres le pouvoir de décider de son avenir.
Tribune élaborée à partir des échanges entre Philippe Clerc et Éric Delbecque dans l’émission « Échiquiers 21 », présentée par Sandrine Sebbane sur RCJ le 23 septembre 2026.





