« Deux mille ans après » : Korsia–Aveline, l’heure de vérité du dialogue judéo-chrétien à Marseille

Au Centre Edmond Fleg, à Marseille, le Grand Rabbin de France Haïm Korsia et le Cardinal Jean-Marc Aveline, Archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France depuis juillet 2025, ont affronté sans faux-semblants une question vertigineuse : « Depuis 2000 ans, la Synagogue et l’Église se sont-elles réconciliées ? » Soixante ans après Nostra Aetate, le dialogue se mesure ici à l’épreuve de la mémoire, de la théologie… et du présent — du 7 octobre à la fragilité des fraternités.

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le Grand Rabbin de France Haïm Korsia et le Cardinal Jean-Marc Aveline, Archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France © Hagay Sobol

Une ouverture sous le signe de la mémoire et de l’exigence

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Evelyne Sitruk, La présidente du Centre Edmond Fleg © Hagay Sobol

La soirée s’ouvre comme un rappel à l’ordre : pas de dialogue sans mémoire, pas de fraternité sans vérité. La présidente du Centre Edmond Fleg, Evelyne Sitruk, ancre d’emblée l’échange dans l’actualité la plus douloureuse, évoquant Ran Gvili, « le dernier otage dont le corps se trouve toujours à Gaza », et l’attente d’une famille qui souhaite pouvoir « lui rendre le dernier hommage ». Puis elle adresse ses vœux pour 2026 et replace la rencontre dans un travail patient mené sur une année : « la clôture d’une année consacrée aux relations entre juifs et chrétiens depuis l’avènement du christianisme ».

Le Centre Edmond Fleg, insiste-t-elle, se veut un lieu « d’ouverture sur la cité ». Dans cette logique, impossible « de faire l’impasse » sur les 60 ans de la déclaration Nostra Aetate (28 octobre 1965), texte fondateur du concile Vatican II sur la relation de l’Église catholique aux religions non chrétiennes -et, singulièrement, au judaïsme. Le diagnostic est double : soixante ans « à l’échelle d’une histoire bimillénaire, c’est peu », mais « le chemin parcouru est immense ».  Evelyne  a détaillé le travail mené conjointement avec le diocèse de Marseille, remerciant les personnes qui s’y sont investies : Florence Prieur, service diocésain des relations avec le judaïsme, le père Alexis Leproux, vicaire épiscopal chargé des relations méditerranéennes et le père Raphaël Vincent, délégué diocésain aux relations avec le judaïsme. Elle a adressé un hommage particulier au cardinal Aveline, évoquant un « geste symbolique » de rapprochement : un « petit déjeuner chaleureux, fraternel », vécu « en famille », où des sujets ont été abordés « en toute franchise ».

Le cadre est posé : il ne s’agit « ni de gommer les différences et les aspérités, ni d’écrire l’histoire », mais de « regarder lucidement ce qui a été, ce qui a changé et ce qu’il reste à accomplir ». La méthode revendiquée est celle de l’étude : «Comprendre toujours plus, savoir toujours plus, débattre toujours plus et transmettre toujours plus ». Le dialogue, prévient Evelyne Sitruk , ne doit pas devenir « une commémoration permanente » ni une « amitié de façade », mais rester un exercice de « vigilance », de « parole libre », de « fidélité exigeante à la mémoire » et de « respect à l’altérité ». La réconciliation ? Peut-être, mais jamais « au sens où l’on efface le passé » : plutôt l’apprentissage de « marcher côte à côte sans confusion ni domination ».

Nostra Aetate : une bascule « gravée » et irréversible

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Père Raphaël Vincent, délégué diocésain aux relations avec le judaïsme © Hagay Sobol

Le père Raphaël Vincent prolonge ce fil en rappelant ce qu’est le Centre Edmond Fleg : un lieu « précieux », où l’on peut « travailler, transmettre et partager » la tradition et la culture juives, et où des amitiés concrètes avec des chrétiens ont rendu possible un dialogue officiel avec le diocèse. Il cite Jules Isaac et le passage de « deux mille ans d’enseignement du mépris » à un « enseignement de l’estime ».

Le pivot de la soirée est explicitement nommé : Nostra Aetate. Le texte, rappelle-t-il, n’est pas une simple déclaration d’intention : pour les chrétiens, il s’agit d’un basculement théologique. Jusqu’à dire que si l’Église reniait le judaïsme, « elle se renierait elle-même ». La mémoire se prolonge en geste : la visite de Jean-Paul II à la synagogue de Rome (1986), « le voyage à la fois le plus long et le plus court », et une phrase devenue marqueur d’époque : « Vous êtes nos frères préférés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. »

Et Marseille n’est pas un décor neutre : ville de pluralité, ville de fractures aussi. Dans le contexte des déflagrations « après le 7 octobre », la présence ce soir-là du Grand Rabbin de France et du cardinal Aveline prend valeur de signe : maintenir le dialogue, non comme une posture, mais comme fidélité -« spirituelle et éthique »- et, à Marseille, parler « à la marseillaise », c’est-à-dire « parler vrai ».

« Peut-on parler de réconciliation ? » Une question tenue à hauteur d’histoire

La seconde partie, animée par Carine Benarous, Déléguée générale du Centre Edmond Fleg aux côtés de Florence Prieur, ouvre frontalement le sujet : depuis près de 2000 ans, synagogue et Église avancent dans une histoire commune faite de « racines partagées », mais aussi de « blessures profondes », d’« incompréhension » et parfois de « silence ». Alors oui, la question revient : « Peut-on parler de réconciliation ? » Est-ce « un fait accompli », « un chemin fragile », « un horizon à construire » ?

L’animation elle-même dit quelque chose du moment : les deux femmes « inversent les rôles », Carine  Benarous interrogeant le Cardinal, Florence Prieur s’adressant au Grand Rabbin. Et l’on sent dès le départ la volonté d’éviter le consensuel. Le Grand rabbin Korsia, d’emblée, réclame « un cas concret» au cardinal Aveline qui accepte et commence par une scène qui fait sourire  la salle, mais qui mesure surtout le travail restant.

La Corse, Seelisberg… et « la Madone, quand même »

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Le Cardinal Jean-Marc Aveline, Archevêque de Marseille et président de la Conférence des évêques de France © Hagay Sobol

Le Cardinal Aveline s’est rendu en Corse pour présenter les relations entre juifs et chrétiens « depuis Nostra Aetate », évoque la conférence de Seelisberg et ses « dix points » destinés à éviter que la prédication chrétienne ne dérive vers l’antisémitisme. Rappelle que « Jésus était juif », que « les apôtres étaient juifs ». Insiste sur le fait d’éviter des mots comme « déicide » ou « maudit ». Puis une dame l’interpelle : elle a compris que Jésus était juif, que les apôtres l’étaient aussi… mais conclut : «Mon père, pas la Madone, quand même. » Rires. Et le Cardinal glisse, mi-drôle mi-grave : « Tu as encore du travail. » La scène, légère en surface, pointe une réalité : un texte conciliaire peut être «connu», sans être réellement «entré» -et l’imaginaire religieux ne se convertit pas par décret.

« Ce n’est pas un choix, c’est une évidence »

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le Grand Rabbin de France Haïm Korsia © Hagay Sobol

La première question posée aux deux invités vise leur engagement : le dialogue s’est-il imposé, ou est-ce un choix ? Le Grand rabbin Korsia tranche d’emblée : « Je ne pense pas que c’est un choix. C’est une évidence. » Il refuse d’en faire un produit de la modernité : le dialogue, pour lui, relève d’une exigence biblique -parler « avec l’autre, différent de toi ». Et il prévient : dès que l’on « s’enferme », on recrée « de nouvelles ruptures». Il saisit aussi une nuance entendue plus tôt, pour affirmer une ligne rouge : « Jamais on se réconcilie en effaçant le passé. Jamais. On construit avec les failles. » Pour l’illustrer, il raconte une histoire de dette, de doute, d’honneur et d’une réparation qui passe non par l’effacement, mais par la construction d’avenir. C’est, dit-il, ce qu’a rendu possible Nostra Aetate : le texte « n’a pas effacé les choses », mais a rendu pensable une œuvre commune malgré tout. Et il pousse la logique : si un tel retournement a été possible, c’est que « Dieu a voulu que les frères se retrouvent », non pas dans la confusion, mais dans la responsabilité partagée envers la société.

Le cardinal Aveline, parle d’un chemin non anticipé : l’Algérie de l’enfance, une convivialité populaire entre juifs, musulmans et chrétiens ; puis un mandat inattendu de son évêque pour créer à Marseille un institut de formation théologique en contexte de pluralité religieuse. L’expérience devient réflexion, puis responsabilité pastorale. Et il résume son mot-clé : « Le dialogue, pour moi, c’est d’abord une attitude spirituelle ».

Promesse, mission, complémentarité : un échange à nu

Interrogés sur leur regard réciproque, les deux hommes entrent dans le cœur théologique. Le Grand rabbin Korsia décrit le christianisme comme une branche issue du judaïsme, une manière d’universaliser un message sans imposer les 613 commandements : « On n’a jamais voulu que le monde entier respecte 613 commandements. » Et il ajoute : « Pour le diffuser, il n’y a pas eu de meilleur outil que le christianisme. »

Le Cardinal Aveline répond par un mot qui revient comme un socle : «Ce qui nous relie, c’est la promesse », la promesse faite à Abraham. Juifs et chrétiens seraient « au service de l’accomplissement de cette promesse », mais selon des modalités différentes : « vivre les préceptes » d’un côté, «le commandement de la mission » de l’autre. Et il insiste : la mission est d’abord « la missio Dei, la mission de Dieu ». Dès lors, « nous ne sommes pas trop de deux » pour honorer cette promesse, à condition d’accepter que cette reconnaissance oblige à « changer notre idéologie ».

Le Grand Rabbin  élargit encore : cette complémentarité ne serait pas un arrangement récent, mais « le projet initial divin ». Il convoque la chaîne des filiations (Abraham, Isaac, Ismaël, Jacob, Ésaü…) pour dire que l’histoire spirituelle, dès l’origine, porte une pluralité de voies. Puis il cite Apollinaire comme une clé intime : « Chaque fois qu’un autre que moi-même arrive à moi, c’est une part de moi-même qui arrive que je ne connaissais pas moi-même. »

Seconde Guerre mondiale : l’Église «d’en bas», la hiérarchie, et la question du silence

Carine Benarous l’annonce : « On parle sans tabou ». La question porte sur la Seconde Guerre mondiale, les actes de bravoure, mais aussi « le silence de l’Église ».

Le Cardinal Aveline reconnaît la lenteur : « Il a fallu du temps pour réagir » — pas seulement pour les chrétiens, mais pour « la société dans son ensemble ». Il évoque à Marseille l’évêque Mgr Jean Delay, « farouchement pétainiste », et le fait qu’on ne peut « nier cet engagement ». Puis il rappelle des gestes concrets, parfois précoces, de ce qu’il appelle « le bon sens du peuple » : des passages vers la Suisse, des familles sauvées, et l’importance de prises de parole comme celle du Cardinal Saliège, « très forte, très importante ». Il cite aussi des gestes locaux : l’amitié avec le grand rabbin de l’époque après l’attentat de la rue Breteuil, et même le fait d’avoir caché « le trésor de la synagogue » dans le jardin de la résidence épiscopale.

Vient la question la plus sensible : Pie XII. Aveline refuse les jugements à l’emporte-pièce : il regrette des « propos calomnieux », plaide qu’il faut considérer « son action » et « la conscience vive » d’un pape qui savait qu’une parole mal maîtrisée pouvait produire « plus de dégâts que de bienfaits ». Il affirme que « les archives finiront bien par mettre en valeur » des éléments.

Le Grand Rabbin Korsia répond en tenant ensemble gratitude et exigence. Il rappelle d’abord la force prophétique du Cardinal Saliège : « Les Juifs sont des hommes, les Juifs sont des femmes… Tout n’est pas permis contre eux. » Et il refuse une lecture simpliste : au départ, dit-il, le rabbinat lui aussi a connu l’illusion pétainiste avant de « déchanter ». « On n’est pas plus ou moins que l’Église. »

Mais il insiste sur ce qui a changé l’histoire : les « prophètes », les « braves gens », et une mobilisation collective qui explique que« trois quarts des Juifs de France ont été sauvés ». Puis il formule sur Pie XII une critique structurée : il dit ne pas vouloir lui faire du mal, mais lui reproche d’avoir manqué « le magistère de la parole ». Sa métaphore biblique est tranchante : le prophète qui refuse de parler est englouti ; ainsi Pie XII peut rester « dans le ventre du poisson de l’histoire » pour avoir abdiqué « le ministère de la Parole ». Et il avance un argument par contraste : quand des responsables catholiques allemands ont dénoncé l’euthanasie des handicapés (opération T4), le régime nazi a reculé -preuve, selon lui, que « quand un prophète parle », cela peut contraindre le pouvoir.

Le Cardinal Aveline ne se rallie pas, mais relie : « La parole finit par arriver ». Après Pie XII, dit-il, vient Jean XXIII, et il rappelle un nœud décisif : la rencontre Jean XXIII–Jules Isaac (19 juin 1960), qui précipite l’inscription du sujet à l’agenda conciliaire, contre l’inertie générale. Un pape, résume-t-il, c’est « quelqu’un qui a la parole » et qui peut dire : « J’inscris ça à l’agenda».

Nostra Aetate : un texte court, une rupture profonde

Arrive le cœur de la soirée. Aveline raconte la genèse heurtée de Nostra Aetate : « quatre statuts différents » avant d’aboutir au texte final ; des oppositions politiques ; des débats méthodologiques:  « Peut-on parler du judaïsme comme des autres religions ? » ; des oppositions théologiques: « Parler positivement des religions ne signifie-t-il pas que toutes se valent ? ». Le texte finit par être « le plus court » du concile : « cinq paragraphes », avec un paragraphe 4 sur le judaïsme plus long parce qu’il porte l’enjeu originel.

Le Grand Rabbin Korsia souligne ce qui a changé : la méfiance n’est plus la même. Il cite des gestes impensables auparavant, comme le fait que le cardinal Lustiger ait emmené des étudiants du séminaire étudier le Talmud dans des yéchivot. Il rappelle aussi qu’on admire Jean XXIII, mais que Nostra Aetate est promulgué sous Paul VI — et que les résistances internes ont laissé des traces : le texte ne porte pas une condamnation explicite de l’accusation de déicide, faute de consensus.

Et il ajoute un enchaînement qui donne au texte sa portée historique : les gestes suivent la théologie. La reconnaissance de l’État d’Israël par le Saint-Siège, puis l’acte de Jean-Paul II au Mur occidental en mars 2000, ne seraient pas pensables sans la rupture doctrinale opérée à Vatican II. Autrement dit : un texte bref, mais une onde de choc longue.

L’affaire Finaly : le drame qui a failli tout faire basculer

À ce moment, le Grand Rabbin évoque  l’affaire Finaly (1953), qu’il présente comme un choc susceptible de « mettre à bas » le dialogue naissant : deux enfants juifs baptisés et retenus, un conflit qui dégénère en « guerre de religion » et détériore durablement les relations entre autorités juives et catholiques. Mais il souligne aussi l’effet paradoxal : la crise contraint des catholiques -notamment des sœurs de Sion- à repenser la relation au judaïsme et à nourrir une réflexion qui irrigue, plus tard, le travail conciliaire.

Dans cette histoire, la soirée retient une leçon : le dialogue avance parfois à coups de crises et la «réconciliation» n’est jamais un sentiment, mais une décision à reprendre.

Pourquoi Nostra Aetate reste méconnue

La question revient : pourquoi ce texte demeure-t-il si peu connu ? Le Cardinal Aveline répond simplement : il y a les textes, mais « l’essentiel se joue dans les relations interpersonnelles ». Il insiste sur le rôle de ceux qui ont travaillé « dans l’humus » -théologiens, témoins, artisans du quotidien-  et rappelle que la réception de Nostra Aetate passe aussi par ce que l’on vit « dans le concret », parfois sans même avoir lu le texte.

Le Grand Rabbin Korsia avance une thèse paradoxale : si c’est méconnu, c’est peut-être parce que c’est devenu évident. « La plus grande réussite (…) c’est que c’est évident. » Et quand on raconte l’avant, beaucoup n’y croient plus : « c’est impensable ». Il cite alors le livre de Nina Valbousquet, Les âmes tièdes, et la phrase reprise de Camus — « Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin de cœurs brûlants » -pour dire que le retournement n’est pas un vernis : c’est une mutation intérieure, lente, risquée, et d’autant plus fragile qu’on croit qu’elle va de soi.

Péguy, identité, et vigilance : refuser l’effacement

L’échange se densifie encore lorsque le Grand Rabbin demande qu’on n’oublie « jamais » Charles Péguy, qui aurait rendu accessibles au monde chrétien des racines juives assumées et dont la mémoire est inscrite jusqu’à une plaque commémorative à la Grande Synagogue de la Victoire.

Le Cardinal rebondit avec un texte de Péguy, Les honnêtes gens : ceux qui « ne mouillent pas à la grâce » parce qu’ils sont trop cuirassés par la certitude d’avoir raison. Or, dit-il, il a fallu l’histoire -et ses catastrophes- pour « mouiller un peu plus à la grâce », c’est-à-dire reconnaître une vérité difficile : aucune identité ne se comprend sans une altérité « constitutive ». Il dénonce aussi la réapparition possible d’un vieux virus théologique : le marcionisme (vouloir extirper le Premier Testament), condamné très tôt, mais susceptible de ressurgir. Le combat, insiste-t-il, passe par la vigilance et par une identité qui se sait liée.

Le 7 octobre : une fraternité éprouvée, une parole partagée

La soirée rejoint alors le présent -non comme un sujet «à part», mais comme une épreuve de réalité. Après le 7 octobre, Haïm Korsia souligne ce qui, à ses yeux, a compté immédiatement : une réaction des Églises qui s’est exprimée dans une fidélité biblique, au Psaume 91 : « Avec lui, je suis dans la souffrance. » Il insiste : ce n’était pas un message abstrait, mais « un vrai geste », une condoléance partagée. Et il ajoute une promesse, comme une ligne tendue au-delà du deuil : « De la même façon que nous vivons ensemble dans la souffrance, nous serons ensemble dans l’allégresse retrouvée. » Dans la logique de la soirée, le dialogue se mesure ici à sa capacité de tenir dans la tempête : non pas effacer la douleur, mais affirmer une présence réciproque quand tout pousse à se séparer.

Ce qu’ils attendent l’un de l’autre : vocation, société, espérance

Dans les dernières questions, le Cardinal Aveline précise l’enjeu : la connaissance mutuelle est nécessaire, mais insuffisante. Il ne s’agit pas seulement de comprendre le judaïsme « à l’époque » des origines, mais « le judaïsme tel qu’il est aujourd’hui », dans sa mystique et sa longue histoire. Surtout, il s’agit de comprendre « la vocation de l’autre » : « Ce n’est pas une concession, c’est une reconnaissance ». Et il parle d’une conversion -non à la foi de l’autre- mais « en profondeur à la parole ».

Le Grand rabbin Korsia répond sur un terrain concret : il rend grâce à l’enseignement catholique, qui accueille des enfants juifs (et aussi musulmans) parfois empêchés d’aller ailleurs, et salue les combats communs – pauvreté, précarité, bioéthique- où l’on agit ensemble sans exiger de l’autre une preuve d’identité. « Lutter ensemble », dit-il, pour « défendre l’idée de l’humanité », faire honneur au message que l’on prétend incarner, et à la République que l’on construit.

Enfin, l’espérance revient comme dernière tonalité. Le Grand rabbin Korsia refuse l’optimisme : « Ne confondez pas l’espérance et l’optimisme». L’espérance, dit-il, c’est connaître le monde tel qu’il est, et malgré tout « oser » : oser tendre la main, créer « un pont de fraternité », briser les murs. Le Cardinal Aveline cite Bernanos : «L’espérance est une vertu héroïque », et dit la gravité du temps – jusqu’à évoquer des parallèles inquiétants avec certaines années du XXe siècle, tout en rappelant la responsabilité d’agir ensemble.

Une réconciliation ? Non pas effacement, mais fidélité au réel

Au terme de la soirée, la question initiale  -réconciliation ou non- se reformule sans se refermer. Ni le Grand Rabbin Haïm Korsia ni le Cardinal Jean-Marc Aveline ne proposent une réconciliation comme oubli. Tous deux reviennent, par des chemins différents, à la même exigence : ne pas effacer le passé, ne pas simplifier l’histoire, mais choisir de construire, dans la vérité, une fraternité capable de durer.

À Marseille, ce soir-là, le dialogue n’a pas été présenté comme un décor. Il a été présenté comme une discipline : une mémoire, une parole, une vigilance, et une épreuve. Et peut-être, au fond, comme l’un des rares lieux où l’on accepte encore d’être « différents et complémentaires », sans se renier, et sans renoncer à avancer.

Patricia CAIRE 

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