Ce dimanche 22 février, la Galerie Victor Orly, rue Paradis à Marseille, accueillait un récital peu commun, entièrement consacré à des compositeurs ukrainiens du XIXᵉ au XXᵉ siècle. Au piano, Philippe Gueit proposait un itinéraire construit et documenté, loin des sentiers battus du grand répertoire. Le travail de recherche, la cohérence de l’ensemble et les présentations données au public témoignaient d’une démarche réfléchie : faire entendre une tradition pianistique riche, encore trop rarement programmée en France.

La salle avait attiré un public nombreux, parmi lequel figuraient plusieurs auditeurs d’origine ukrainienne. L’atmosphère, attentive dès les premières minutes, s’est progressivement chargée d’une émotion très palpable. La soirée s’ouvrait avec Mykola Lysenko (1842-1912), figure fondatrice de la musique nationale, dont la Deuxième Polonaise de concert affirmait d’emblée une identité stylistique forte, entre héritage romantique et matériau populaire stylisé. Vassyl Barvinsky (1888-1963) prolongeait cette veine avec des Miniatures sur des chants populaires, pages à la fois épurées et intensément expressives, marquées par un destin personnel brisé par les purges politiques.
Avec Theodore Akimenko (1876-1945), la ligne devenait plus intériorisée : la Valse en la bémol op. 55 n° 5 révélait un musicien, formé à Saint-Pétersbourg, mais à la fois profondément attaché à ses racines et ouvert aux influences cosmopolites. Borys Lyatoshinsky (1895-1968), dans une atmosphère plus sombre, apportait une écriture tendue et tournée vers la modernité, tandis que Viktor Kosenko (1896-1938) retrouvait l’art de la miniature, sensible et directe, dans des Scènes d’enfants constamment imaginatives.
Le récital s’achevait notamment avec Sergei Bortkiewicz (1877-1952), longtemps exilé, dont le lyrisme généreux et la nostalgie assumée connaissent aujourd’hui un net regain d’intérêt, ainsi qu’avec Myroslav Skoryk (1938-2020). Sa célèbre Mélodie, donnée en fin de programme, a constitué l’un des moments les plus marquants de l’après-midi.
C’est à cet instant que quelque chose de visible s’est produit. Plusieurs auditeurs, notamment ukrainiens, n’ont pas retenu leurs larmes. Pour beaucoup, cette musique dépassait le cadre esthétique : elle portait une mémoire collective, un passé et une actualité encore brûlante.
Le piano -un instrument ancien au timbre particulièrement nuancé- servait idéalement cette exploration. Le jeu privilégiait la clarté des lignes, la respiration et le relief rythmique, laissant aux œuvres leur force propre dans un engagement et une expressivité sans faille. En réunissant ces créateurs sur une même scène marseillaise, Philippe Gueit aura ainsi rappelé que ce répertoire possède une profondeur historique, des écoles diverses, des esthétiques contrastées, souvent marquées par l’exil ou la censure.
À l’issue du concert, les échanges ont été nombreux et prolongés. L’émotion n’était pas feinte. Elle traduisait un sentiment simple : celui d’avoir entendu des pages qui parlent encore, et qui, ce dimanche, ont trouvé dans la salle un écho particulièrement bouleversant.
Pierre ALBREY – Vidéo Joël BARCY



