Portrait. Sylvie Casalta, la science comme colonne vertébrale

Publié le 25 mai 2026 à 9h26 - Dernière mise à jour le 25 mai 2026 à 9h26

Elle parle doucement. Sans emphase. Avec cette précision tranquille des scientifiques qui savent que le réel finit toujours par reprendre ses droits. Chez Sylvie Casalta, rien ne semble fabriqué. Ni le parcours, ni l’engagement, ni l’élégance discrète avec laquelle elle traverse depuis plus de vingt ans des univers qui, en théorie, se parlent peu : le nucléaire, Bruxelles, Marseille, les laboratoires, les institutions européennes, les territoires industriels ou les réseaux diplomatiques.

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Sylvie Casalta. Une scientifique engagée, attachée à faire dialoguer recherche, humanisme et action publique dans une Europe qu’elle envisage avant tout comme un espace de transmission et de réflexion. (Photo Destimed / RD)

Docteure en sciences, haute fonctionnaire européenne, profondément attachée à Marseille comme à l’Europe, elle avance avec une ligne étonnamment stable : comprendre avant de parler, relier plutôt qu’opposer, agir sans jamais perdre de vue l’humain. Dans une époque fascinée par la posture et le commentaire immédiat, Sylvie Casalta appartient à une espèce devenue rare : celle des femmes qui préfèrent faire plutôt que raconter qu’elles font.

Le concret plutôt que le vernis

Elle a gardé un peu l’accent marseillais. Et cette manière très simple d’aimer être là. Lorsqu’elle résume son parcours, elle préfère l’esquive légère à toute grandiloquence : « Je n’ai jamais quitté Marseille. Je vais juste travailler en Allemagne, aux Pays-Bas ou à Bruxelles. » Tout est déjà contenu dans cette phrase : l’ancrage sans l’enfermement, le goût du départ sans la rupture.

« Je n’ai jamais quitté Marseille. Je vais juste travailler en Allemagne, aux Pays-Bas ou à Bruxelles. »

Spécialiste de l’américium 241, experte reconnue dans le nucléaire, Sylvie Casalta a appris très tôt que le réel ne se négocie pas. Dans son univers, une erreur n’est ni un point de vue ni une interprétation. C’est une erreur. Cette discipline intellectuelle, elle l’a emportée partout avec elle : dans la recherche, dans l’action publique, dans les institutions européennes et jusque dans sa manière d’habiter le débat démocratique. Les mots « concret » et « responsabilité » reviennent souvent chez elle. Non comme des slogans, mais comme des réflexes intellectuels. Peut-être parce qu’elle appartient à une génération formée dans des univers où les décisions ont des conséquences réelles. Où l’on engage davantage que des séquences médiatiques ou des commentaires de réseaux sociaux. Il y a chez Sylvie Casalta quelque chose qui échappe profondément à l’époque : cette idée presque ancienne que le sérieux peut cohabiter avec l’élégance, et que la compétence n’a pas besoin de se mettre constamment en scène pour exister.

Les blouses trop grandes et la résistance silencieuse

Le déclic remonte au collège. Un professeur lui fait comprendre que la science n’est pas un territoire réservé aux initiés mais une manière de regarder le monde. L’huile et le vinaigre qui se repoussent. Une émulsion qui apparaît soudain. Le réel qui cesse d’être abstrait. « Apprendre sans comprendre, ça ne m’intéresse pas. » Puis vient Karlsruhe, en Allemagne. La Forêt-Noire. L’Institut des transuraniens. Les longs couloirs blancs, les alarmes de contamination, les blouses trop grandes et ce milieu masculin où certaines remarques semblent ne jamais avoir totalement quitté le siècle précédent. « Vous ne réussirez pas là où des hommes ont échoué. » Elle travaille. Observe. Tient. Quand la blouse tombe mal, elle l’ajuste à l’agrafeuse. Quand le cadre enferme, elle contourne. Quand on tente de la réduire, elle poursuit sa route. Mention la plus haute. Félicitations du jury. Chez elle, la résistance ne passe jamais par le fracas. Seulement par cette force calme, obstinée, presque silencieuse. Elle n’a jamais cherché à devenir un symbole. Elle avance. Et c’est peut-être ce qui la rend plus forte encore.

« Vous ne réussirez pas là où des hommes ont échoué. »

Une femme dans des mondes d’hommes

À Petten, aux Pays-Bas, elle devient la seule femme chercheuse du site nucléaire. Il n’existe même pas de vestiaire féminin. Dans certaines réunions, on s’étonne encore qu’une jeune femme puisse conduire un réacteur ou diriger des campagnes d’irradiation. Elle continue malgré tout. Sans éclat inutile. Avec cette même méthode qu’elle applique partout : la compétence avant le bruit. C’est là aussi qu’elle rencontre Joël Guidez, responsable de l’installation, disparu récemment. Elle parle de lui avec émotion, sans pathos : « Il avait toutes les valeurs qu’il fallait : la rigueur scientifique, l’humanité, le courage managérial. » Il lui transmet davantage qu’un savoir-faire : une certaine idée de l’autorité. Exiger sans humilier. Diriger sans écraser. Puis viennent Bruxelles, les pays de l’Est, l’Ukraine, la Russie d’avant les fractures géopolitiques actuelles, puis ITER. Mais même au cœur des grands projets internationaux, Sylvie Casalta regarde toujours au-delà de la seule prouesse technologique. Ce qu’elle voit, c’est la possibilité concrète de faire travailler ensemble des nations capables de s’opposer ailleurs. Le travail commun vaut toujours mieux que la surenchère.

Ce qu’elle voit, c’est la possibilité concrète de faire travailler ensemble des nations capables de s’opposer ailleurs

Marseille comme matrice intime et politique

Marseille n’a jamais vraiment quitté Sylvie Casalta. Elle est là dans les photos accrochées aux murs, dans la langue, dans cette manière directe d’aller vers les autres sans protocole inutile. Même lorsqu’elle travaille à Bruxelles, aux Pays-Bas ou en Allemagne, la ville demeure moins un point d’ancrage géographique qu’une façon d’être au monde. Sa matrice politique, elle la trouve très tôt auprès de Robert Vigouroux, le neurochirurgien devenu maire de Marseille. Elle admire chez lui une pensée structurée, capable de relier la vision à l’action. « Il transformait une idée en projet, puis un projet en réalisation. » Cette mécanique-là lui parle immédiatement : penser, décider, faire.

Jeune femme, elle s’engage à ses côtés et assiste notamment à la naissance de Marseille Espérance, dispositif pionnier de dialogue interreligieux imaginé dans une ville souvent traversée par les tensions mais capable aussi d’inventer des équilibres singuliers. « Ce jour-là, aux côtés de Robert Vigouroux entouré des représentants des religions présentes à Marseille, j’ai eu le sentiment d’assister à un moment d’histoire. Marseille s’offrait alors au regard de tous comme un modèle de respect et de paix, non pas malgré sa diversité, mais grâce à elle. » Depuis, cette conviction ne l’a jamais quittée. Écouter avant de décider. Construire avant d’imposer. Pour elle, le dialogue relève moins du slogan que d’une méthode de travail.

L’Europe, une conviction qui se transmet

Elle prend un instant. Puis, elle lance : « La bulle européenne, ça existe vraiment. On peut passer des années à Bruxelles sans plus entendre ce que les gens vivent vraiment. Cela m’a toujours tenue en alerte. » Alors elle a toujours maintenu le lien. Pendant toutes ces années passées dans les couloirs des institutions, elle a continué à inviter à Bruxelles des associations, des syndicats, des élus locaux, des gens du terrain pour leur montrer comment ça fonctionne, d’où viennent les décisions, pourquoi l’Europe n’est pas une machine froide mais une construction humaine, fragile, vivante. « Je voulais qu’ils repartent avec quelque chose de concret. Pas un discours. Une clé. »

Elle retourne aussi dans les classes. Pas pour faire la leçon. Pour transmettre. Elle sourit en racontant. Un jour, dans une école, elle parle de l’importance des langues étrangères – l’Union européenne compte alors quinze pays membres, douze langues officielles. Un enfant lève la main, sérieux : « Madame, alors dans trois pays, ils ne parlent pas ? » Une autre fois, le thème est la fondation de l’Europe. Elle invite les élèves à citer les pays fondateurs. Tous y sont sauf le Luxembourg. Un petit garçon réfléchit, hésite, puis lance avec assurance : « La Corse ! » Elle en rit encore. Mais derrière le sourire, il y a une conviction intacte : c’est précisément pour cela qu’il faut aller au plus près des gens, des jeunes, leur raconter l’histoire de l’Europe, pas depuis un pupitre, mais dans leurs cœurs.

C’est ce même besoin de relier qui la pousse à écrire. De temps en temps, dans la presse, quelques chroniques. Des textes courts, précis, sur des sujets de société qui lui tiennent à cœur. Pas pour exister médiatiquement. Pour continuer à penser à voix haute, à garder le contact avec le monde réel. « Écrire, c’est aussi une façon d’écouter. Cela oblige à chercher les mots justes. Et les mots justes, cela  force à avoir les idées claires. » À sa fille, scolarisée dans une école européenne aux mille accents, elle transmet ce que la science et les routes du monde lui ont appris : la curiosité comme moteur, la richesse du multiculturalisme pour mieux comprendre ses propres racines, et la capacité de s’affirmer dans le respect de l’autre et de la nature. Elle observe également avec inquiétude une vie publique de plus en plus réduite au tweet, au choc immédiat, au commentaire instantané. « Sans contenu, l’argumentation disparaît et la démocratie se fragilise. » Le constat est posé sans colère ni dramatisation. Avec cette lucidité calme qui traverse tout son parcours.

« Sans contenu, l’argumentation disparaît et la démocratie se fragilise. »

Humanisme sans naïveté

Sylvie Casalta est une scientifique, mais certainement pas une femme froide. Une engagée, mais sans rigidité idéologique. Une humaniste enfin, mais sans naïveté. Son humanisme n’est pas un supplément d’âme. C’est une discipline intérieure. Respecter la complexité humaine. Respecter la nature aussi, parce qu’elle est convaincue qu’aucun projet politique sérieux ne peut désormais s’écrire contre elle. Son énergie, elle la puise dans les liens qu’elle construit au fil des années, des laboratoires et des voyages. « Chaque jour, je parle avec mes amis du Sud. On construit des projets. À chaque voyage, j’agrandis ce cercle. » Pour décrire sa manière d’avancer, elle préfère une image simple : « Je garde en haut les gens et les choses positives. Je laisse couler le reste. »

« Je garde en haut les gens et les choses positives. Je laisse couler le reste. »

Une femme prête

Dans cette époque saturée de communication et de postures, Sylvie Casalta appartient à cette catégorie rare de personnalités capables de circuler avec la même aisance entre un laboratoire nucléaire, une salle de négociation européenne et une rue de Marseille. Ni technocrate coupée du réel, ni théoricienne enfermée dans ses certitudes. Une femme de terrain autant que de vision. Son ambition personnelle tient d’ailleurs dans des choses simples : rire autour d’une pizza face à la mer, marcher dans une ville paisible, traversée de culture et de conversations. Mais derrière cette sérénité demeure une femme qui a appris, dans les couloirs des réacteurs comme dans ceux des institutions européennes, que l’inaction est aussi un choix. Et rarement le bon.

Propos recueillis par Patricia CAIRE

 

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