Vendre son âme pour un mandat ? par Hagay Sobol

Cette tribune  est la 1ère partie d’un diptyque Faust et la politique, on connaît la musique !

Alors que les clivages s’accentuent et que les promesses de rupture se multiplient, le mythe de Faust offre une grille de lecture troublante de la vie politique actuelle. Entre ambition dévorante et compromis nécessaires, où s’arrête le pragmatisme et où commence le reniement ?

Destimed Faust vendre son ame pour un mandat 4
© Hagay Sobol

Le mythe de Faust est universel et intemporel. Miroir de nos propres désirs, il est l’archétype du marché de dupes. Un pacte dangereux pour transcender la condition humaine, pour se voir accorder ce que la nature ou le sort ne nous a pas octroyé. Mais à la fin, il y a toujours un prix à payer. C’est en politique que le pacte Faustien s’incarne avec la plus grande évidence. Un Diable sans cornes prend alors les traits de la nécessité ou de l’ambition ; le début de l’engrenage. C’est de la scène au scrutin que sera explorée cette mécanique du renoncement où le pragmatisme dévore l’idéal.

 

Dialogue : Quand la trahison devient vertu !

Entre le vieux lion qui rugit et le jeune loup qui se lisse, la politique n’est-elle devenue qu’un théâtre d’ombres ?

Décor : Tard, dans un local de campagne où flottent encore les effluves de café froid. Les mains encadrant son visage, Melen, vieux briscard de la politique ayant toujours incarné la République, regarde les derniers sondages. Au crépuscule de sa vie politique, l’avenir s’annonce bien morne : le Grand Soir semble se perdre dans la brume…

Melen : Je ferai tout pour un dernier mandat et enfin briser l’ordre des choses !

A cet instant, sort de l’ombre, Igor, le conseiller de la dernière chance. Il a traversé toutes les crises. Affecté d’une légère claudication, élégant et distingué, il prend la parole.

Igor : Si tu y es disposé, je peux te faire une proposition qui changera ton destin à jamais!

Décor : La nuit suivante. Un cabinet d’avocat impersonnel. Sont réunis Igor, Melen et un jeune loup au visage lisse, Bardan, l’ennemi juré du vieux tribun.  

Melen et Bardan, d’une seule voix : C’est un piège !

Igor : – Avant que chacun ne s’emporte, écoutez ce que j’ai à dire. Vous croyez que tout vous sépare. Mais en vérité, vous êtes les deux mâchoires d’un même étau.

Melen : – Je ne m’associe pas avec les séditieux ! Bardan : – Je ne pactise pas avec le désordre !

Igor : – J’ai fait un comparatif des mesures phares de vos programmes. Et surprise, il y a tant en partage qu’on les croirait écrits de la même main !

Melen et Bardan, étonnés :Comment est-ce possible ?

Igor : – Votre ambition est de changer radicalement les choses, mais vous vous heurtez aux élites qui s’opposent à vos réformes. Soyez les deux faces d’une même pièce !

Melen et Bardan, sur la défensive : – Quel est ton plan ?

Igor : Soyez l’Alpha et l’Oméga du spectre politique. Clivez toujours plus, pour éclipser le centre, et qu’on n’entende plus que vous ! Mais avant, il vous faudra renoncer à certains de vos engagements…

Melen et Bardan, tous les deux : – C’est un reniement !

Igor : – En vous renforçant l’un l’autre, vous devenez plus efficace. C’est le seul moyen de faire la différence et d’atteindre vos objectifs !

Bardan : – La ficelle est trop grosse. Mes électeurs attendent de l’ordre.

Melen : – Les miens attendent la rupture. C’est de la trahison !

Igor : Plus la ficelle est grosse, mieux elle passe ! Et vous ne les trahissez pas. Vous les servirez mieux… plus tard. Car l’impuissance est la seule véritable faute en politique !

Melen et Bardan, à mi-voix : – Une alliance de circonstance, mais au final, qui nous départagera ?

Igor : S’il ne reste que vous, vous serez l’avenir. Les électeurs ont la mémoire courte mais le pouvoir a la main longue. Sacrifiez aujourd’hui pour préserver le futur. Et pour cela, scellons un pacte !

« L’impuissance est la seule véritable faute en politique »

Ce tête-à-tête nocturne n’est pas qu’une fable de théâtre. Il illustre le point de bascule où la volonté de vaincre supplante définitivement la raison d’être. Car derrière le rideau de la fiction, la mécanique du pacte faustien est le moteur secret de bien des destinées. Il ronge l’histoire du pouvoir qui n’est pas une destination mais un processus de transformation de l’individu. Pragmatique, cynique ou tragique, ce marché de dupes se décline en trois actes immuables : le marché/compromis, l’illusion du contrôle et enfin le prix à payer !

Le pacte Faustien en politique

Si dans le mythe, Faust recherche le savoir ou la jeunesse ; en politique, l’objet du désir est le mandat ou le pourvoir, avec un but plus ou moins noble. La chute est souvent écrite dès le commencement. Les exemples sont multiples mais il existe une hiérarchie dans le sacrifice de l’âme, allant du compromis acceptable à la compromission irrémédiable :

  • Le pacte de réalité (le plus fréquent) : le « tournant de la rigueur » de Mitterrand en 1983 illustre le renoncement à l’idéal doctrinal pour se confronter aux contraintes du monde. On y sacrifie ses promesses pour garder les rênes du pays.
  • Le pacte d’opportunité (le plus cynique) : ce sont les coalitions contre-nature avec des extrêmes ou des séparatistes. Ici, l’idéologie disparaît totalement derrière l’arithmétique électorale.
  • « Le pacte de survie » (le plus tragique) : c’est celui d’Hindenburg nommant Hitler en 1933. Ici, on pactise avec le monstre en pensant pouvoir le dompter. Le prix à payer n’est plus seulement une carrière, mais l’effondrement d’une civilisation.

Le mirage du « moyen nécessaire »

Tout commence par une promesse de pragmatisme, un impératif de « realpolitik ». Aux âmes les plus pures, on inculque qu’une trop grande sincérité est une forme d’impuissance. Que pour changer les choses, il faut d’abord être élu. L’argument est imparable : consentir à un moindre mal aujourd’hui pour faire le bien demain. Or, ce « demain » est une ligne d’horizon qui recule à chaque pas, pour paraphraser la pensée du cinéaste Fernando Birri, (immortalisée par l’écrivain Eduardo Galeano parlant de l’utopie). De renoncement en renoncement, c’est une voie sans retour.

« Consentir à un moindre mal aujourd’hui pour faire le bien demain »

La métamorphose du héros

La vie politique est rarement une ligne droite. C’est une course de haies avec des pièges parfois tendus par son propre camp. Les échecs sont souvent plus nombreux que les succès. À peine élu, voici déjà la campagne suivante. Bien que paré des meilleures intentions, le mandat cesse d’être une mission pour devenir une fin en soi. On ne veut plus le pouvoir pour agir, on veut agir pour le garder. Le héros finit par ressembler à son tentateur, sans même s’en rendre compte, la pente douce, ou de manière préméditée, par pur cynisme. Aux dérives financières, comme la récente affaire des assistants parlementaires européens, s’ajoutent la démagogie et le populisme. Avec d’un côté, l’exclusion parée de valeurs morales et de l’autre, le loup déguisé en mère-grand !

« D’un côté, l’exclusion parée de valeurs morales et de l’autre, le loup déguisé en mère-grand »

 Le réveil du damné ou une source d’inspiration ?

Durant cette quête incessante des suffrages, une échéance s’impose, celle de la fin du mandat, le sort des urnes ayant été contraire, ou au soir d’une longue carrière. Telle la statue du commandeur qui demande des comptes, quand ce n’est la justice, c’est le moment du bilan. Le parcours valait-il les sacrifices consentis ? Le pacte Faustien libère de toute contrainte morale mais il finit par vider l’action de son sens. Cependant, quand certains s’égarent, d’autres au contraire résistent. Face à l’adversité, des figures comme le Général de Gaulle, Léon Blum, Pierre Mendes-France, Simone Veil ou Robert Badinter ont prouvé que la politique pouvait être une source d’inspiration plutôt qu’un lieu de perdition.

« Quand certains s’égarent, d’autres au contraire résistent »

 

Méphisto, Faust et les électeurs ou le pacte à trois !

Le pacte Faustien ne fait pas que miroiter des promesses aux politiques, il cible également les électeurs. Comment défendre, en effet, la croyance, sans cesse démentie du « on rase gratis » au profit des démagogues, plutôt que de privilégier le discours de la raison ? Faire reposer l’unique responsabilité sur Méphisto et Faust, c’est oublier celle du citoyen.

Le renoncement n’est pas un événement brutal, c’est une lente érosion. Si l’électeur est le complice du pacte lorsqu’il cède aux sirènes du déni ou du « tous pourris », il est aussi le seul juge capable de le dénoncer. Car si, comme le disait Joseph de Maistre, « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite », elle a aussi, à chaque scrutin, l’opportunité de prouver qu’elle mérite mieux !

« Si l’électeur est le complice du pacte lorsqu’il cède aux sirènes du déni…, il est aussi le seul juge capable de le dénoncer »

 

Références

  • Paroles vagabondes, Fenêtre sur l’utopie, Eduardo Galeano, Lux
  • Le pacte de survie, Jean-François Revel, in Commentaire, L’Europe et la France, N°41/1988, p100-103 Julliard

 

Article  en partenariat avec Art&Facts No5 – Faust : Le mal et ses sortilèges. Le magazine où l’art rencontre l’éthique et l’actualité. Avec Alexis Nouss, Alexis Tchkotoua, Gabriela Badescu, Denis Krief, Gérard Rabinovitch, Carol Ann Duffy-Chevaillier, Guy Konopnicki, Simona Esposito, Thomas Stern, Antoine Chereau, PeK, Hagay SobolAlexandre Rifai, Sarah Vajda, Jérôme Rigaudias, Huguette Chomski Magnis et beaucoup d’autres…

 

 

 

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