À La Criée, Maurin Ollès explore la question des drogues avec « Hautes perchées »

Avec « Hautes perchées », présenté au Théâtre de La Criée à Marseille, le metteur en scène et comédien marseillais Maurin Ollès poursuit son travail théâtral sur les fractures sociales. À travers le parcours de plusieurs femmes confrontées à l’addiction et aux politiques de prise en charge, il propose un spectacle documenté, sensible et musical qui interroge sans dogmatisme la manière dont la société regarde et accompagne les usagers de drogues.

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“Hautes perchées” de Maurin Olles (Photo christophe Reynaud de Lage )

Artiste exemplaire et inventif, le Marseillais Maurin Ollès n’en finit pas d’interroger le réel pour poser des questions sociétales essentielles. En tant que comédien d’abord, comme par exemple dans sa manière d’aborder son personnage dans « J’ai pris mon père sur mes épaules », la pièce de Fabrice Melquiot qu’il joua avec Rachida Brakni et Philippe Torreton.

En tant que créateur et metteur en scène ensuite, comme avec « Jusqu’ici tout va bien », un spectacle sur la jeunesse délinquante et la justice des mineurs, ou « Vers le spectre », une fiction théâtrale et documentée qui abordait, au cœur d’un récit bouleversant, la question de l’autisme. Il poursuit avec « Hautes perchées », à voir à La Criée, son travail sur les marginalités et les services publics. À travers le sujet des drogues, il s’intéresse ici à la santé, à la justice et à la recherche pour interroger la manière dont la société prend en charge cette question dans ses différentes dimensions. « L’addiction nous pousse à avoir peur de nous-mêmes », fait-il dire à un de ses personnages en début de spectacle. Et c’est l’un des enjeux de la pièce que de le montrer, sans dogmatisme aucun.

Ce sont les femmes qui sont au centre de « Hautes perchées »

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“Hautes perchées” de Maurin Olles (Photo christophe Reynaud de Lage )

Parce qu’elles sont moins présentes dans les lieux de soin dédiés mais aussi souvent considérées avec une sévérité particulière, ce sont les femmes qui sont au centre de « Hautes perchées ». « Dans une ville qui n’est pas nommée, nous suivons une usagère, une directrice de structure d’accueil, une juge d’application des peines et une universitaire. “Quand j’étais petite, ma grand-mère m’appelait ma sauterelle, parce que je sautais partout », nous prévient en substance l’une des héroïnes, témoignant de la volonté de Maurin Ollès de sortir du simple réalisme pour offrir des moments de pure poésie.

«Chaque comédienne joue aussi d’autres personnages puisque c’est également le monde qui les entoure et la société qui habitent cette fiction », nous précise-t-on dans les notes d’intention. Nous ne sommes pas près d’oublier Marie-Fleur, à la parole libre, condamnée à six mois de prison ferme pour usage de drogues et outrage à personnes dépositaires de l’autorité publique après une altercation dans un bar. Son parcours, en forme de chemin de croix, régi par sa consommation régulière de crack avec son compagnon violent, son jugement, son aménagement de peine, sa vie bouleversée par un placement sous surveillance électronique et une obligation de soins, nous touche au cœur.

Sans pathos ni complaisance d’ailleurs, proche du regard de Luis Buñuel dans « Los Olvidados », Maurin Ollès nous fait, par son intermédiaire, découvrir les équipes d’une structure d’accompagnement, le CAARUD (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues).

Nous nous attacherons aussi à Doriane, directrice du centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie, militante de la première heure ; à Mona, la juge d’application des peines, entièrement dévouée à son métier, très rigoureuse dans sa pratique professionnelle, mais un rien alcoolique. Nous sommes touchés enfin par Astrid, jeune sociologue spécialisée dans l’étude des usages de la drogue, qui mène une série d’entretiens pour alimenter son podcast sur le sujet.

Mais attention ! Si nous plongeons dans un monde où se télescopent usagers de drogues et représentants de l’autorité, «Hautes perchées » est avant tout une vraie pièce de théâtre. On y dénonce les réseaux de drogue et l’on évoque la possibilité d’ouvrir des salles de shoot encadrées par la loi. Maurin Ollès ne tranche jamais et, avec tact et intelligence, il propose de réfléchir de façon non dogmatique. Ce sont de vrais personnages, et non des discours, qui surgissent ici dans ce qui est également un spectacle très musical.

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“Hautes perchées” de Maurin Olles (Photo christophe Reynaud de Lage )

De ce point de vue, « Hautes perchées » est une réussite absolue. Les comédiennes et comédiens offrent des instants comme suspendus : c’est beau à entendre, c’est donné avec éclat par des artistes dans l’âme qui accompagnent de leurs instruments une partition flamboyante. Celle-ci fait surgir des chansons inédites écrites par trois des membres de l’équipe, auxquelles s’ajoute « Il est mort le soleil », qui surgit lors d’une rupture amoureuse.

Car on se bat contre la fatalité de la prison, de la drogue, mais on évoque aussi les sentiments, et le spectateur est touché. Au plateau, tout le monde est hors normes, puissant, d’une efficacité sans faille. On rit beaucoup aussi lors d’instants drôles et décalés. Et même si, répétons-le, tout ceci aurait pu être resserré, « Hautes perchées » reste un grand moment de théâtre remarquablement joué, utile et citoyen. Formidable aussi avec ses trois heures que l’on ne voit pas passer.

Jean-Rémi BARLAND

« Hautes perchées », mise en scène de Maurin Ollès. Théâtre de La Criée – 30 quai de Rive Neuve – 13007 Marseille. Jeudi 12, vendredi 13 et samedi 14 à 20 heures. Réservations au guichet et par téléphone au 04 91 54 70 54 du mardi au samedi de 12 h à 18 h. Sur le site : theatre-lacriee.com

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