Publié le 9 avril 2026 à 7h53 - Dernière mise à jour le 9 avril 2026 à 7h53
Famille Ascaride… je demande la fille. Elle est là, sur la scène du Théâtre des Bernardines jusqu’au 11 avril prochain. Pour un seul-en-scène très émouvant où elle évoque son père, sa mère, les liens compliqués qui les unissaient, ses débuts dans le métier d’actrice, sa rencontre avec Robert Guédiguian, qui deviendra son mari et son cinéaste fétiche, et tous les rêves qui lui ont permis de grandir.

Moment hilarant quand Ariane Ascaride, en comédienne aguerrie, imite le cinéaste venu demander sa main à ses parents. C’est non seulement très drôle, mais plein de tendresse. Comme l’ensemble du spectacle d’ailleurs, qui se refuse à toute méchanceté, même si le regard critique de cette sorte de Shirley Temple de la Canebière a beaucoup de reproches à faire à ce père un peu distant, communiste raffolant de Staline, qui eut de nombreuses maîtresses, tandis que sa femme trouvait, en quelque sorte, dans les chansons de Joe Dassin un certain bonheur de vivre.
« Je suis née le 10 octobre, au siècle dernier, sous le double signe de la balance », raconte-t-elle en entrant sur scène. « Je suis née… rouge », ajoute-t-elle, proposant ici de préciser les éléments principaux de sa vie dans l’idée de rédiger elle-même une nécrologie des plus exactes. Pour cela, elle s’accompagne de pas mal de valises. Que de souvenirs et d’histoires de famille entassés dans ces six valises ! Ainsi lestée, nous précise-t-on, « Ariane Ascaride débarque sur scène avec armes et bagages pour ne rien oublier de sa drôle d’histoire ». C’est qu’il y a matière à raconter quand on grandit entre un père communiste, volage, fou d’opéra, qui fait hurler les Chœurs de l’Armée rouge, et une mère quasi mutique. Forcément, la petite est un peu « touchée par les fées », comme on dit à Marseille, un rien fada. Ça la fait rire, Ariane, et elle déroule le fil de son existence comme une comédie attachante et burlesque, nous offrant le rôle de sa vie, comme un cadeau des fées.
Des valises avec des photos
« Chaque valise contient une photo », explique-t-elle. « Il y a Michel, le père, d’origine napolitaine, un homme beau et volage, et puis Henriette, la mère, triste et résignée. » C’est une famille marseillaise pauvre, « un peu crasseuse », ajoute-t-elle, qui se retrouve plongée dans une ambiance électrique, où le père et la mère ne s’adressent jamais la parole, ou alors juste pour s’engueuler, car le père collectionne d’innombrables maîtresses -la boulangère, la fermière, la lavandière- comme autant de figurines « dans la crèche du petit Jésus ».
« Venir une dernière fois pour convoquer ces personnages à qui nous avions redonné vie -la romancière Marie Desplechin, qui a écrit le spectacle, le metteur en scène Thierry Thieû Niang et moi-même- il y a déjà un certain temps », rappelle Ariane. Puis les laisser s’envoler définitivement pour le pays imaginaire et se taire. Revenir pour donner des nouvelles de cette drôle de communauté née de la pérégrination d’aïeuls et de parents appartenant au monde des invisibles. Des héros du quotidien qui ont traversé des aventures banales et extraordinaires, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges. Leur redonner la possibilité d’expliquer enfin comment ils m’ont offert, malgré eux, l’opportunité de raconter une fable magique. Leur dire au revoir en espérant laisser aux spectateurs le souvenir d’un héritage complexe, parfois drôle et fou, parfois un peu dur, mais qui reflète la vie des femmes et des hommes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et des bouts de charbon. Célébrer, avec une lucidité joyeuse, la vie, leurs vies. Donner, avec une humilité souriante, quelques indices afin de rassurer ceux qui se sentent entravés par des histoires de famille encombrantes. Mais avant tout, continuer ce chemin de femme et de comédienne qu’ils m’ont aidée, volontairement ou involontairement, à tracer. »
« La vie sans le théâtre, ce n’est pas la vie, c’est l’ombre de la vie »
Durant plus d’une heure, la comédienne remplit les blancs, les silences entre ses parents grâce aux mots des autres, ceux des grands auteurs et de leurs textes, qui transforment le théâtre en un lieu sacré. Elle vit une enfance où elle poursuit les elfes et les fées, joue avec Peter Pan, rêve de s’envoler. « Je suis passée du théâtre d’un Napolitain au cinéma d’un Arménien. » Avec au cœur cette devise : « La vie sans le théâtre, ce n’est pas la vie, c’est l’ombre de la vie. »
Quelle est sa place dans une fratrie ? Cette question, Ariane Ascaride la pose en filigrane. Son frère Gilles écrit des pièces et des romans déjantés, et son autre frère, Pierre, comédien et écrivain, publia le très émouvant Inutile de tuer son père, le monde s’en charge, un texte puissant et sobre publié à L’Atalante, qui donne une autre approche de cette famille dont il a tiré un spectacle, programmé par Dominique Bluzet au Gymnase du 11 au 22 octobre 2005 et mis en scène par… Ariane Ascaride elle-même. Dans « Touchée par les fées », celle-ci nous met souvent les larmes aux yeux. Sans chichi marseillais, avec un cœur immense.
Jean-Rémi BARLAND
« Touchée par les fées » au Théâtre des Bernardines, 17 bd Garibaldi, 13001 Marseille jusqu’au 11 avril 2026 à 20h sauf le mercredi 8 à 19h et le jeudi 9 à 11h. Réservations et renseignements sur lestheatres.net



