Publié le 15 mai 2026 à 16h53 - Dernière mise à jour le 15 mai 2026 à 17h34
Dix ans déjà pour « Oh les beaux jours ! », devenu au fil du temps bien davantage qu’un simple festival littéraire marseillais. Du 26 au 31 mai, la manifestation investira une nouvelle fois Marseille -du Mucem à La Criée, du Conservatoire Pierre Barbizet à l’Alcazar, de la Vieille Charité à la Fondation Camargo de Cassis- avec plus de 130 auteurs, artistes, penseurs, musiciens et cinéastes réunis autour d’une même idée : faire de la littérature un espace vivant de circulation des idées, des corps, des mémoires et des récits.

Pour cette 10e édition, les organisatrices Nadia Champesme et Fabienne Pavia revendiquent plus que jamais « une littérature ouverte sur le monde », capable d’accueillir les contradictions et de faire entendre des voix multiples dans une époque traversée par les crispations identitaires, les fractures politiques et la fatigue démocratique. Et le programme donne immédiatement la mesure de cette ambition.
Une constellation d’écrivains et d’artistes
La liste des invités ressemble cette année à une véritable cartographie des écritures contemporaines. Alain Guiraudie, Erri De Luca, Leonardo Padura, Delphine de Vigan, Yannick Haenel, Maylis de Kerangal, Patrick Boucheron, Éric Reinhardt, Philippe Sands, Christophe Boltanski, Neige Sinno, Joann Sfar, Atiq Rahimi, Camila Sosa Villada, Natacha Appanah ou encore Vincent Delerm feront partie des grandes voix de cette édition anniversaire. Autour d’eux graviteront également des artistes venus du cinéma, de la musique, du dessin ou de la scène, comme l’actrice Aurore Clément, la chanteuse Maissiat, le cabaret queer La Bouche, ou encore Tim Dup, chanteur et écrivain désormais installé à Marseille. Au total, près de 80 propositions artistiques -majoritairement gratuites- se déploieront dans dix lieux culturels de Marseille et de ses alentours.
Mais « Oh les beaux jours ! » ne fonctionne pas comme une accumulation de noms prestigieux. Ce qui distingue le festival depuis sa création, c’est cette manière très particulière de faire dialoguer littérature, pensée, musique, image et scène dans un même mouvement, sans hiérarchie artificielle entre les disciplines.
Une littérature qui refuse les récits simplistes

« Une littérature qui accueille les contradictions, refuse les récits simplistes et fait entendre des voix multiples », résument les directrices du festival. Le programme 2026 s’articule ainsi autour de plusieurs grandes thématiques qui racontent autant l’époque que les préoccupations actuelles de la création contemporaine. Il y a d’abord « Par le corps », vaste exploration des désirs, des violences, des rapports de domination et des identités contemporaines. Natacha Appanah, Séphora Pondi, Camila Sosa Villada, Nine Antico ou Éric Reinhardt y interrogent les corps exposés, désirés, contrôlés ou fragilisés.
Plus politique encore, « Désintégration » questionne les fractures sociales, la radicalisation, l’univers carcéral, les dérèglements numériques et les trajectoires qui basculent. François Bégaudeau, Guillaume Poix ou Arno Bertina y explorent les failles d’une époque où les cadres collectifs semblent se fissurer. À travers « L’Histoire en nous », le festival s’intéresse à la manière dont les événements historiques traversent les existences individuelles. Patrick Boucheron, Philippe Sands, Chowra Makaremi, Joann Sfar ou Maylis de Kerangal interrogent ainsi les mémoires collectives, les héritages coloniaux, les migrations ou encore les violences du XXe siècle.
Marseille comme territoire littéraire
Il y a quelque chose de profondément marseillais dans cette manière de faire dialoguer les récits du monde entier. Depuis dix ans, « Oh les beaux jours ! » a progressivement construit une identité singulière dans le paysage culturel français : un festival littéraire qui refuse l’entre-soi intellectuel et cherche au contraire à faire entrer les livres dans la ville, dans les débats contemporains, dans les imaginaires populaires. Cette année encore, Marseille n’apparaît pas seulement comme un décor mais comme une véritable matrice du festival. Une ville traversée de langues, de migrations, de récits multiples, où la littérature devient un moyen de penser les circulations contemporaines plutôt qu’un refuge nostalgique. Cette dimension méditerranéenne sera particulièrement présente à travers plusieurs propositions liées à la Saison Méditerranée 2026, notamment la soirée cinématographique autour de « Omar Sharif, ma grand-mère et moi ».
Dix ans de résistance culturelle
Pour ses dix ans, le festival revendique aussi une certaine idée de la résistance culturelle. « Dix ans à croire que la bataille culturelle se joue aussi ici, dans les livres et les mots partagés », écrivent les organisatrices dans un texte qui ressemble presque à un manifeste. À l’heure des polarisations permanentes, des discours simplificateurs et de l’immédiateté numérique, « Oh les beaux jours ! » continue de défendre le temps long de la lecture, de la conversation et de la nuance. Le festival ne se contente d’ailleurs plus du format classique de la rencontre littéraire. Lectures musicales, concerts, performances, cabaret, opéra western, siestes acoustiques ou formes hybrides se multiplient dans cette édition anniversaire. L’un des moments les plus attendus sera sans doute le concert littéraire inédit imaginé par Vincent Delerm au Mucem pour clôturer cette 10e édition le 31 mai au soir. Autre rendez-vous très attendu : la présence de Séphora Pondi, pensionnaire de la Comédie-Française, autour d’une lecture musicale de son livre « Avale », publié chez Grasset.
Une jeunesse à reconquérir
Cette édition accorde également une place importante à la jeunesse. « Celle qui lit moins, dit-on, mais qui, dès qu’on lui en donne les moyens, s’empare des textes et les questionne », écrivent les organisatrices. Le festival multipliera ainsi les propositions destinées au jeune public : lectures musicales, clubs de lecture adolescents, podcasts en public, opéra western adapté du roman « Sans foi ni loi » de Marion Brunet ou encore aventures littéraires imaginées par Jean-Claude Mourlevat, Laure Grandbesançon ou Insa Sané.
Derrière cette programmation foisonnante apparaît une conviction profonde : la littérature reste un outil de transmission, d’émancipation et de compréhension du monde. Une idée presque à contre-courant d’une époque dominée par l’accélération permanente. Et c’est peut-être précisément ce qui explique la place désormais singulière occupée par « Oh les beaux jours ! » dans le paysage culturel français : celle d’un festival qui continue de croire que les livres peuvent encore déplacer les lignes.
Jean-Rémi BARLAND
« Oh les beaux jours ! » du 26 au 31 mai à Marseille. Programme complet et réservations sur ohlesbeauxjours.fr



