Publié le 21 mai 2026 à 20h03 - Dernière mise à jour le 21 mai 2026 à 20h03
Destimed a ouvert une nouvelle fenêtre sur le débat avec « La parole est à Viou », une chronique portée par la plume libre et engagée de Viou. Ce rendez-vous assume un ton personnel, curieux, parfois piquant mais toujours ouvert. Ici, la réflexion se fait sans détour, avec le goût des idées, des points de vue qui se confrontent, et des questions qui ouvrent la discussion. Cette chronique donne voix à une lecture singulière de l’actualité, aux angles parfois à contre-courant. La parole est à Viou à contredire, à débattre.
Avant les juges. Avant l’instruction. Avant même que la justice n’ait parlé. En demandant à Patrick Bruel de renoncer à son concert d’octobre, le maire de Marseille, comme d’autres édiles ayant pris position ces derniers jours, dit vouloir laisser la justice « faire sereinement son travail ». La formule est propre. Presque irréprochable. Mais derrière cette prudence affichée, il y a autre chose : une mise à l’écart avant jugement, un soupçon avant la preuve, un procès d’intention habillé en vertu civique.
La tentation du procès médiatique
Car enfin, depuis quand un concert empêche-t-il la justice de travailler ?
Depuis quand un artiste sur scène fait-il vaciller l’institution judiciaire ?
Depuis quand un refrain aurait-il le pouvoir de troubler l’ordre des magistrats ?
La justice n’a pas besoin qu’un chanteur se taise pour avancer.
Elle a besoin de temps, de méthode, de preuves, d’enquêteurs, de magistrats.
Pas d’un élu qui s’improvise gardien de la morale publique.
Le vrai problème n’est pas seulement juridique. Il est politique, éminemment symbolique.
À travers cette demande, on installe une présomption de culpabilité là où devrait régner la retenue. On prétend respecter la justice, mais on lui souffle déjà sa sentence. On invoque la sérénité, on fabrique du soupçon. C’est une conception bien étrange de l’État de droit.
Il faut, bien sûr, regarder ce qui entoure cette affaire. Oui, des accusations émergent, certaines anciennes, d’autres tardives, dans une époque où la parole s’exprime autrement. Le contexte a changé, c’est un fait. Mais cela n’épuise pas la question. Car ce qui frappe ici, ce n’est pas le dossier : c’est ce qu’on lui fait dire. C’est la manière dont il devient immédiatement le prétexte d’un autre procès.
Qu’est-ce qui gêne, au juste ?
Le succès de Patrick Bruel ?
Sa visibilité ?
Sa place dans l’espace public ?
Ou, plus sourdement, sa judaïté, dans un moment où le conflit au Proche-Orient contamine les perceptions, brouille les repères et déforme certains regards ?
Cela ne change rien au travail des juges.
Mais cela dit tout du climat dans lequel l’affaire est jetée en pâture.
Et c’est là que le procédé devient dangereux. Quand des élus demandent à un artiste de s’effacer avant même que la justice ne statue, ils ne parlent plus au nom de la prudence. Ils s’érigent en tribunal de circonstance. Ils s’arrogent le droit de choisir qui peut rester dans la lumière et qui doit disparaître.
Alors, je pose simplement la question à ces maires qui jugent avant l’heure : Si des habitants vous accusaient, vous, de fraude ou d’agression, vous retireriez-vous immédiatement de la vie politique en attendant que la justice fasse sereinement son travail ? Exigez-vous avec la même intransigeance la mise en retrait de maires actuellement suspectés de détournements de fonds ? Curieusement, je ne me souviens pas vous avoir entendus réclamer avec autant d’urgence par exemple la démission de députés pourtant condamnés, eux, pour violences sexuelles. Au fond, cette exigence de vertu, l’appliquez-vous aussi à votre propre camp, à vos soutiens, à ceux qui vous protègent ? Sinon, ce n’est plus de la cohérence.
C’est du théâtre moral.
Et le théâtre moral, en politique, finit toujours par se prendre les pieds dans le décor.



