Rencontres économiques d’Aix. François Hollande et Jean Viard : comment redonner au progrès le goût de l’avenir ?

Publié le 3 juillet 2026 à 20h55 - Dernière mise à jour le 3 juillet 2026 à 20h55

Le progrès fait-il encore rêver ? Pourquoi les sociétés occidentales doutent-elles de leur avenir alors que les découvertes scientifiques n’ont jamais été aussi nombreuses ? Invités d’une session spéciale des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, l’ancien président de la République François Hollande et le sociologue Jean Viard ont confronté leurs analyses. Au fil d’un dialogue dense, ils ont dressé le constat d’une crise du récit collectif autant que de la politique, tout en esquissant les conditions d’un nouvel horizon commun.

Destimed Hollande Viard
Aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, le sociologue Jean Viard et l’ancien président de la République François Hollande ont confronté leurs analyses sur le progrès, les mutations de la société et les défis des démocraties contemporaines. (Photo Joël Barcy))

Quand le progrès ne fait plus rêver

Pendant des décennies, le progrès a constitué le moteur des démocraties occidentales. Chaque génération croyait qu’elle vivrait mieux que la précédente. L’accès au confort, à l’éducation, aux soins, à la propriété ou encore aux loisirs alimentait cette promesse d’une amélioration continue des conditions de vie. Pour Jean Viard, cette mécanique s’est brisée. « Avant, nous étions dans des sociétés de l’attente », rappelle le sociologue. D’abord tournées vers une espérance religieuse, elles ont ensuite bâti leur imaginaire autour du progrès matériel et social. Les familles espéraient offrir davantage à leurs enfants qu’elles-mêmes n’avaient reçu. Aujourd’hui, le regard s’est inversé. « 73 % des Français disent que c’était mieux hier », souligne-t-il. Une majorité se tourne désormais vers des discours qui idéalisent le passé, tandis que les forces démocratiques peinent à proposer une vision désirable du futur. « Nous n’avons pas remplacé l’idée de progrès par une autre philosophie de l’avenir », résume Jean Viard.

Le paradoxe d’une époque qui innove mais qui doute

François Hollande partage ce constat tout en soulignant ce qu’il considère comme le grand paradoxe contemporain. Jamais les progrès scientifiques n’ont été aussi rapides. Intelligence artificielle, médecine, numérique, recherche fondamentale : les innovations bouleversent les modes de vie à une vitesse inédite. Et pourtant… « Jamais il n’y a eu autant d’accélération du progrès scientifique et technique… et pourtant jamais il n’y a eu autant d’inquiétude sur l’avenir », observe l’ancien président. Le changement climatique, les conflits internationaux, les mutations du travail ou encore l’intelligence artificielle nourrissent une inquiétude permanente. Le progrès technique, qui incarnait autrefois l’espérance, devient lui-même une source d’angoisse. Pour François Hollande, cette contradiction explique en partie la crise actuelle du politique. Les démocraties donnent le sentiment de ne plus maîtriser les grandes transformations du monde. C’est dans cet espace que prospèrent les mouvements populistes, davantage fondés sur la promesse de protection que sur un véritable projet d’avenir.

Trois révolutions bouleversent notre époque

Jean Viard identifie trois ruptures majeures qui redessinent profondément les sociétés. La première est écologique. « C’est désormais la nature qui fait l’histoire », affirme-t-il. Les responsables politiques doivent composer avec des phénomènes qui dépassent désormais les calendriers électoraux. La deuxième concerne l’effondrement du modèle patriarcal. L’émancipation des femmes transforme les rapports sociaux, familiaux et professionnels à une vitesse rarement observée dans l’histoire contemporaine. Enfin, l’intelligence artificielle ouvre une troisième révolution. À ses yeux, elle représente une rupture comparable à l’arrivée du chemin de fer ou de l’électricité. Refuser cette mutation reviendrait à se placer en marge de l’histoire. Le véritable défi consiste plutôt à apprendre à l’accompagner. Mais ces trois révolutions restent, selon lui, privées d’un récit collectif capable de leur donner du sens.

La crise est aussi celle du récit démocratique

C’est probablement le point de convergence le plus fort entre les deux intervenants. Pour Jean Viard, les anciennes oppositions entre droite et gauche n’organisent plus suffisamment la société. Les appartenances collectives se sont effacées au profit de parcours individuels plus libres, mais aussi plus fragiles. « Nous sommes une société d’individus », résume-t-il. Dans ce contexte, la politique ne peut plus seulement distribuer des richesses ou arbitrer des intérêts. Elle doit reconstruire un imaginaire commun. Le sociologue va jusqu’à établir un lien entre cette perte de confiance et la baisse de la natalité. Faire des enfants, rappelle-t-il, reste toujours une manière de croire dans le futur. Lorsque cette confiance disparaît, c’est toute la projection vers demain qui vacille.

François Hollande : investir dans la jeunesse plutôt que flatter l’électorat

L’ancien chef de l’État refuse pourtant toute tentation nostalgique. À ses yeux, le véritable progrès ne consiste ni à préserver le présent ni à promettre le retour d’un âge d’or. « Le vrai progrès, c’est quand la génération qui arrive a toutes les conditions pour réussir », affirme-t-il. Dans une société vieillissante où les plus de cinquante ans représentent une part croissante de l’électorat, François Hollande plaide paradoxalement pour une politique tournée vers ceux qui votent le moins : les enfants, les adolescents et les jeunes adultes. Éducation, formation, insertion professionnelle, recherche scientifique et innovation doivent redevenir les priorités. « Les pays qui réussiront seront ceux qui permettront aux nouvelles générations d’innover, d’investir et d’imaginer l’avenir. »

L’Europe et l’intelligence artificielle comme nouveaux horizons

Le débat s’est également déplacé vers l’Europe. Pour François Hollande, les bouleversements géopolitiques actuels redonnent toute son actualité au projet européen. « La paix est une valeur. Ce n’est pas un projet », résume-t-il. Face aux logiques de puissance qui se réinstallent, seule une Europe capable de devenir elle-même une puissance politique retrouvera une véritable dynamique. L’intelligence artificielle constitue l’autre grand défi. Jean Viard invite à dépasser les seules questions technologiques. S’inspirant des travaux menés à Taïwan, il insiste sur trois qualités qui devraient guider les sociétés de demain : la curiosité, la coopération et l’engagement civique.

François Hollande prolonge cette réflexion. Plus les technologies progresseront, estime-t-il, plus il faudra remettre de l’humain dans les relations sociales. École, santé, services publics : l’innovation ne remplacera jamais le lien entre les individus.

Réhabiliter le temps long

Au terme de cette conversation, une conviction commune se dégage. Le progrès ne peut plus être uniquement mesuré par les innovations technologiques ou la croissance économique. Il suppose d’abord de retrouver une direction. Pour Jean Viard, il faut inventer un nouveau récit collectif capable de donner envie aux jeunes générations de construire leur avenir. Pour François Hollande, il appartient à la politique d’assumer les grandes transitions -climatique, démographique, numérique et démocratique- sans se laisser enfermer dans la seule gestion des urgences. Autrement dit, le progrès reste possible. Mais il ne suffira plus d’accumuler les découvertes ou les performances économiques. Il faudra redonner un sens au futur. C’est sans doute la principale leçon de cet échange qui, bien au-delà des questions économiques, a interrogé la capacité des démocraties à retrouver confiance en elles-mêmes.

 

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