Publié le 8 juillet 2026 à 12h58 - Dernière mise à jour le 8 juillet 2026 à 12h58
La France est à un tournant. Le Rapport Pays 2026 de la Commission européenne, publié le 3 juin, est sans détour : croissance atone (0,9 % contre 1,6 % dans l’Union), défaillances d’entreprises qui explosent (+157 % depuis 2021, contre +77 % dans l’UE), PME qui pèsent à peine 42 % de la valeur ajoutée quand la moyenne européenne est de 53,6 %, retards de paiement qui asphyxient la trésorerie des plus petits, prélèvements parmi les plus lourds du continent. Et dans ce paysage déjà fragile, Bruxelles pointe une « anomalie » française : nos professions réglementées. Trop nombreuses. Trop encadrées. Trop restrictives. Le message est clair : il faut ouvrir, libéraliser, déréguler. Ce serait une erreur. Une erreur stratégique. Une faute économique. Un contresens historique.
Ce que dit vraiment le rapport
Ne nous y trompons pas : la pression n’est pas théorique. Elle est écrite, chiffrée, répétée. La Commission classe la France parmi les États membres aux réglementations de services les plus restrictives d’Europe : deuxième indice le plus élevé de l’Union sur la restrictivité des échanges de services. Elle relève que 253 professions sont réglementées en France, au-dessus de la médiane européenne. Elle vise nommément les experts-comptables, les architectes, les agents immobiliers, les avocats, mais aussi les professions du droit, de la santé, du transport et de la construction. Elle dénonce les « barrières » : seuils de détention du capital, interdictions d’exercice multidisciplinaire, tarifs réglementés, exigences de forme juridique.
Et surtout, elle reproche à la France de ne rien avoir fait. Aucune mesure adoptée pour réduire ces restrictions depuis la recommandation de 2025. Sept des onze recommandations de 2021 seulement partiellement appliquées. Une autorité de la concurrence qui presse d’aligner les tarifs des professions du droit sur leurs coûts. Derrière le vocabulaire technocratique, une seule idée : les règles qui protègent seraient des obstacles qui coûtent. C’est cette idée qu’il faut combattre.
La déréglementation, un désarmement économique
Car ces « barrières » ont un nom. Elles s’appellent contrôle, responsabilité, compétence, indépendance, déontologie. Elles ne freinent pas l’économie : elles la sécurisent. Regardons les faits que le rapport lui-même met sur la table. Les défaillances d’entreprises ont plus que doublé en quatre ans. Les retards de paiement ont creusé un déficit de trésorerie de 15,3 milliards d’euros pour les PME en 2024. La facturation électronique devient obligatoire. Les obligations fiscales, sociales et extra-financières se multiplient. La transition écologique exige un accompagnement massif des TPE-PME. La lutte contre la fraude n’a jamais été aussi cruciale. Et c’est à ce moment précis que l’on choisirait pour affaiblir les professionnels régulés qui tiennent la ligne de front ? Au moment où les entreprises françaises ont le plus besoin de tiers de confiance, on ouvrirait la porte à des acteurs non contrôlés, à des plateformes anonymes, à des algorithmes sans responsabilité ? Ce ne serait pas une modernisation. Ce serait un désarmement.
Des professionnels ne sont pas des prestataires interchangeables
L’expert-comptable qui établit des comptes ou le commissaire aux comptes qui certifie des comptes, l’architecte qui engage sa responsabilité sur la sécurité d’un bâtiment, l’avocat qui garantit les droits, le notaire qui sécurise un patrimoine, le professionnel de santé qui protège une vie : aucun n’est un simple fournisseur de service que l’on remplacerait par le moins-disant. Ils sont les gardiens de la fiabilité. Les sentinelles de la transparence. Les garants de la sécurité juridique et financière. Les partenaires naturels de l’État là où l’État ne peut être partout. Le tarif réglementé, ce n’est pas une rente : c’est l’égalité d’accès sur tout le territoire, y compris là où le marché ne va pas. Le contrôle du capital, ce n’est pas un privilège : c’est la garantie que l’intérêt du client passe avant celui de l’investisseur. La déontologie, ce n’est pas une lourdeur : c’est la promesse que la qualité ne variera pas au gré de la concurrence. Confondre régulation et rigidité, c’est ne rien comprendre à la confiance. Or la confiance est la première infrastructure d’une économie.
Ce que la France doit refuser
Nous refusons la dilution du périmètre réglementé au nom d’une concurrence mal comprise. Nous refusons l’ouverture incontrôlée de missions qui engagent la sécurité des entreprises et des citoyens. Nous refusons la banalisation de l’audit, du droit, du soin, de l’architecture. Nous refusons la substitution de professionnels responsables par des acteurs sans compte à rendre. Nous refusons que la France devienne le terrain d’expérimentation d’une Europe qui sacrifierait la qualité, la fiabilité et la responsabilité sur l’autel de la flexibilité. La vraie réforme n’est pas de démonter ce qui protège. Elle est de simplifier ce qui étouffe, d’accompagner ce qui se transforme, de moderniser ce qui vieillit. Simplifier la vie des entreprises, oui. Déréguler ceux qui les sécurisent, jamais.
Choisir
La France doit choisir. Un marché dérégulé, où la qualité devient aléatoire, où les plus petits sont livrés à eux-mêmes, où la confiance se négocie au rabais. Ou des professions fortes, régulées, responsables, capables d’accompagner nos entreprises dans un monde toujours plus complexe et plus risqué. Les professions réglementées ne sont pas un coût pour la Nation. Ce sont des infrastructures de confiance. Les fragiliser aujourd’hui, ce ne serait pas libérer l’économie française. Ce serait l’exposer. Déréglementer maintenant, ce serait affaiblir la France.
Mohamed LAQHILA – Ancien député des Bouches-du-Rhône – Ancien vice-président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale – Expert-comptable



