Tribune de Mohamed Elbaikam. Le droit international est une table de verre : pourquoi le Sahara occidental nous concerne tous

Publié le 25 août 2026 à 8h56 - Dernière mise à jour le 25 août 2026 à 8h56

Le droit international ressemble à une table de verre. Elle paraît solide tant que chacun respecte les règles qui assurent sa cohésion. Mais si nous acceptons de la briser à une extrémité parce que cela sert nos intérêts du moment, la fissure ne restera pas nécessairement là où elle est apparue. Elle progressera jusqu’à atteindre, tôt ou tard, ceux qui pensaient être à l’abri.

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Mohamed Elbaikam, militant sahraoui indépendant et défenseur des droits humains. Photo DR – image retravaillée par IA.

C’est l’un des dilemmes de l’ordre international actuel. La gravité d’une atteinte au droit ne réside pas seulement dans le préjudice causé à un peuple ou à un territoire. Elle réside aussi dans le précédent créé. La règle que nous affaiblissons aujourd’hui lorsqu’elle protège les autres pourrait être celle dont nous aurons besoin demain. Le Sahara occidental constitue à cet égard un test révélateur.

Depuis les années 1960, les Nations unies considèrent le Sahara occidental comme un territoire non autonome. En 1975, la Cour internationale de Justice a examiné les liens juridiques historiques invoqués à propos du territoire. Elle a reconnu l’existence de certains liens, notamment des liens d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus du territoire. Mais elle n’a pas constaté de liens de souveraineté territoriale susceptibles d’écarter l’application du principe d’autodétermination. Cette distinction est fondamentale.

L’histoire aide à comprendre les conflits. Elle ne peut devenir un catalogue dans lequel chacun sélectionnerait uniquement les éléments servant la conclusion politique qu’il souhaite atteindre. Si l’allégeance historique doit aujourd’hui déterminer l’avenir politique des Sahraouis, sommes-nous prêts à appliquer ce principe partout ailleurs ? Une règle ne peut être universelle lorsqu’elle nous convient et exceptionnelle lorsqu’elle nous dérange.

En 1991, les Sahraouis ont placé leur confiance dans un processus conduit par les Nations unies. Les combats ont cessé et la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, la MINURSO, a été créée. Plus de trois décennies ont passé. Des enfants sont devenus adultes. D’autres ont vieilli et beaucoup sont morts dans l’attente. Secrétaires généraux, présidents et gouvernements se sont succédé sans que la question fondamentale soit résolue.

Aujourd’hui, l’avenir du territoire dépend aussi de décisions prises dans des capitales étrangères. Donald Trump a reconnu en 2020 la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le gouvernement de Pedro Sánchez a modifié la position espagnole en 2022 en faveur du plan marocain d’autonomie. En 2024, Emmanuel Macron a engagé la France plus clairement encore en faveur de la position marocaine sur la souveraineté. Les États ont des intérêts légitimes. Mais le destin politique d’un peuple doit-il évoluer au gré des changements de dirigeants à Washington, Paris ou Madrid ?

Les présidents passent. Les précédents qu’ils créent peuvent leur survivre.

Pour la France, la question touche également à quelque chose de plus profond. «Liberté, Egalité, Fraternité» ne sont pas de simples mots inscrits sur les bâtiments publics. Ils constituent une partie de l’identité républicaine française. La question n’est donc pas de comparer artificiellement l’histoire de France à celle du Sahara occidental, mais de demander ce que signifie la liberté lorsque c’est un autre peuple qui l’invoque.

L’Espagne fait face à sa propre contradiction. Un gouvernement issu de la gauche et de la tradition sociale-démocrate doit composer avec le fait que l’Espagne fut la puissance coloniale du territoire. Le temps et les alternances politiques n’effacent pas cette histoire.

Les impératifs sécuritaires méritent également d’être pris au sérieux. Migration irrégulière, terrorisme, criminalité organisée et instabilité au Sahel constituent des menaces réelles. Le Maroc est un partenaire important de la France, de l’Espagne, de l’Europe et des États-Unis dans plusieurs de ces domaines. Mais la coopération sécuritaire ne peut remplacer le droit. La lutte contre le terrorisme ne détermine pas la souveraineté d’un territoire. La gestion migratoire n’efface pas le principe d’autodétermination.

Et si nous inversions la question ? Et si le règlement du Sahara occidental faisait partie de la solution aux problèmes de sécurité de l’Afrique du Nord ?

La persistance du conflit entretient la méfiance et entrave la coopération maghrébine au moment même où la région doit faire face à l’instabilité du Sahel, aux réseaux criminels, au trafic et à l’extrémisme. Un règlement durable et doté d’une légitimité internationale pourrait au contraire ouvrir la voie à davantage de coopération économique et sécuritaire. Après un demi-siècle, il faut calculer non seulement le coût d’une solution, mais aussi celui de l’absence de solution.

Un autre danger existe : le temps.

Si le maintien d’un fait accompli pendant plusieurs décennies suffit à le transformer progressivement en droit, nous adressons au monde un message inquiétant : le plus fort n’aurait qu’à attendre que la communauté internationale s’habitue à la situation. Que disons-nous alors aux peuples auxquels nous demandons de faire confiance aux Nations unies, à la négociation et au droit ? Si nous fermons la porte du droit et privons les voies pacifiques d’un horizon crédible, quelle voie laissons-nous aux générations futures ? Un ordre international qui veut réduire les guerres et l’extrémisme doit démontrer que la lutte politique pacifique, la résistance civile légitime, la diplomatie et le recours aux institutions internationales ne sont pas des impasses.

Le message le plus dangereux n’est pas que la justice soit lente. C’est que la voie légale vers la justice soit fermée.

Cela ne signifie pas ignorer les intérêts ou la sécurité du Maroc. Cela n’exonère pas non plus les Sahraouis et leurs représentants de l’examen de leurs propres erreurs politiques, diplomatiques ou de communication. Mais les insuffisances politiques n’effacent pas les droits. La question adressée à Paris, Madrid, Washington et Bruxelles ne devrait donc pas être simplement : êtes-vous avec le Maroc ou avec le Front Polisario ? Elle devrait être : dans quel ordre international voulons-nous vivre ? La France a besoin du droit international. L’Espagne en a besoin. Les États-Unis en ont besoin. Le Maroc en a besoin. Les petits États en ont besoin plus encore.

Les présidents passent. Les gouvernements changent. Les alliances évoluent. Mais le droit demeure une règle, ou il devient progressivement une opinion. Le droit international est une table de verre. Si nous acceptons de la briser du côté où se trouve un peuple lointain parce que cela sert aujourd’hui nos intérêts, ne soyons pas surpris lorsque, demain, les fissures atteindront notre propre côté.

 

Mohamed Elbaikam est militant sahraoui indépendant et défenseur des droits humains.

 

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