Chronique littéraire de Jean-Rémi Barland. « La Méthode » de David Djaïz : quand le génocide des chiens en Turquie en 1910 devient le laboratoire des exterminations futures

Publié le 5 septembre 2026 à 21h06 - Dernière mise à jour le 5 septembre 2026 à 21h06

Avec « La Méthode », David Djaïz raconte comment, à Constantinople en 1910, on décida d’exterminer cent mille chiens errants. Un premier roman, qui figure sur la première liste du prix Renaudot 2026, parmi les plus bouleversants de cette rentrée littéraire. L’auteur viendra le présenter aux Correspondances de Manosque le 26 septembre, lors d’une rencontre animée par Chloë Cambreling.

Destimed David Djaiz ©Dorian Prost
David Djaïz ©Dorian Prost

 

Au-delà du document terrifiant que nous propose David Djaïz, qui raconte dans « La Méthode » le génocide des chiens organisé dans la Turquie de 1910, événement méconnu de l’Histoire, c’est finalement l’humanité de son personnage principal qui s’impose. Un homme pétri de contradictions, pris dans le tourbillon d’une monstruosité savamment programmée par d’autres et qui n’arrive pas à sauter à temps du train de l’horreur. « Comment peut-on se retrouver sur la pente du mal », dont Hannah Arendt a décrit la banalité ? Et « sont-ils encore des hommes, ceux-là qui appellent « cabane » une chambre où le gaz apprend à tuer sans faire de bruit ? », s’interroge ici l’auteur, doté d’une culture encyclopédique et d’une intelligence très vive. En romancier, montrant sans démontrer, David Djaïz développe son récit au présent de l’indicatif, selon le point de vue du personnage central et un principe narratif qui nous fait découvrir les choses en même temps que lui.

« La fidélité des chiens, leur intelligence sociale »

Il s’appelle Paul Remlinger et a vraiment existé. Né le 29 décembre 1871 en Moselle et mort le 9 mars 1964 à Tanger, formé au laboratoire de Louis Pasteur à Paris, il est à la fois vétérinaire et microbiologiste. « Vétérinaire parce qu’il travaille sur les chiens, microbiologiste parce qu’il travaille sur l’agent pathogène de la rage qui circule du chien à l’homme. » Il pense que « la microbiologie, c’est la vie » et fait de la bactériologie parce que « la violence de la médecine le dégoûte ».

S’inscrivant dans une filiation de romanciers sociaux, à la Hugo par exemple, David Djaïz pense ici l’homme face à la machine. « La vie est un tapis volant », nous dira-t-on. Et « La Méthode » décrit le paradoxe d’un homme épris de bonté qui va participer, sans l’avoir vraiment décidé, à une solution finale tournée vers les chiens. À ce titre, la manière dont Paul Remlinger décrit, dans une publication datant de 1923 intitulée « Études sur la rage », les mœurs canines avec une tendresse inattendue de la part d’un bactériologiste formé à « l’école de la rigueur expérimentale et à l’objectivation scientifique », interpelle le lecteur. Paul y parle de « la fidélité des chiens, de leur intelligence sociale, de leur capacité à reconnaître un bienfaiteur après des années de séparation ».

David Djaïz signe ici des pages éblouissantes de bonté et de beauté qui font songer qu’il s’agit, de fait, d’un autoportrait par anti-héros interposé. Dans un épilogue qui tire lui aussi les larmes, on verra Paul éprouver de la compassion pour Zaynap, sa gouvernante, au moment où il quitte son poste, « ne trouvant pas le protocole pour solder dix ans de vie commune, d’intimité muette ».

L’oubli des fins au profit des moyens

Et s’il n’avait pas rencontré, dans un train roulant quelque part dans les Balkans en 1901, Monsieur De Meesmaeker, homme d’affaires un peu véreux en quête d’un plan pour se refaire financièrement, son destin en aurait-il été changé ? Peut-être. Mais ce n’est pas certain.

Paul Remlinger, qui dirigera l’Institut antirabique de Constantinople, se verra associé par le directeur municipal de l’hygiène publique à un projet de « décanisation », soit l’extermination de milliers de chiens errants. Lui qui déteste le dépeçage des corps propose d’en finir avec ces animaux par le gaz, « plus propre, plus silencieux ». La méthode que les autorités retiendront, et qu’elles avaient d’ailleurs choisie avant même les propositions de Remlinger, ne sera pas celle-là. Des milliers de chiens seront capturés et déportés sur une île où, privés d’eau et de nourriture, ils mourront de faim et de soif ou s’entre-dévoreront, donnant à la mer la couleur rouge sang.

David Djaïz exprime, dans des scènes très cinématographiques, l’idée qu’il faut, pour réaliser un crime de masse, l’union des « salopards » -il y en a pléthore dans le roman-, des criminels ordinaires et la lâcheté de ceux qui se trouvent dans le train au mauvais endroit, au mauvais moment. Présentant une cohorte de bourreaux qui conduit le lecteur de 1910 jusqu’à 2024 et à la loi turque concernant les chiens errants, David Djaïz instruit le procès à charge d’une horreur qu’il rapproche de celle des camps nazis.

La tentation de la survie d’une âme

Rêveur, idéaliste et, on l’a dit, lâche, Paul Remlinger n’est en rien un fanatique. S’il capitule, s’il accepte l’inacceptable, c’est pour « faire avancer la recherche » et surtout préserver l’existence de l’Institut antirabique français, mis dans la balance par un odieux chantage. Roman d’apprentissage dans son début, discours très kantien sur la fin et les moyens et sur le sens du sacré ensuite, découverte de l’Orient également, « La Méthode » évoque enfin la tentative de Paul pour être absous de ses péchés. La rédemption de son âme est-elle encore possible ?

Nous sommes dans la tête de Paul et projetés, par une narration à la fois « fantastique » et poétique, du côté de Pessoa, du Vargas Llosa de « La Ville et les Chiens », de Claudel et Bernanos, des grands thrillers américains et, d’une certaine manière, du « Procès » de Kafka. C’est dire la richesse et la complexité de ce roman coup de poing, somptueusement écrit, construit dans un long travelling comme « La Divine Comédie » ou un drame antique, qui touche au cœur et qui, pour reprendre la fin des « Mots » de Sartre, met en scène « un homme fait de tous les hommes, qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ».

Jean-Rémi BARLAND

« La Méthode » de David Djaïz – Stock – 257 pages – 20,50 €.

Déjà remarqué en cette rentrée littéraire, « La Méthode » a reçu le Prix Transfuge du premier roman 2026 et figure sur la première liste du Prix Renaudot. David Djaïz présentera son premier roman aux Correspondances de Manosque le samedi 26 septembre à 18 heures, place de l’Hôtel-de-Ville, lors d’une rencontre animée par Chloë Cambreling.

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