Publié le 16 septembre 2026 à 11h15 - Dernière mise à jour le 16 septembre 2026 à 11h15
Dans son discours sur l’état de l’Union 2026, prononcé ce mercredi à Strasbourg, Ursula von der Leyen a placé l’Europe devant une alternative, celle de gagner en indépendance ou de subir les nouveaux rapports de force mondiaux. Économie, énergie, Chine, intelligence artificielle, climat, défense, Ukraine, migrations, protection des mineurs… La présidente de la Commission européenne a multiplié les annonces. Elle a surtout esquissé les contours d’une Union qui entend désormais assurer davantage elle-même sa sécurité, sa compétitivité et sa souveraineté technologique. Avec une proposition inattendue : faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne.

« C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps. » C’est avec Charles Dickens qu’Ursula von der Leyen a choisi d’ouvrir son discours devant les députés européens. Une manière de résumer le paradoxe qu’elle voit dans l’Europe de 2026. « Notre Union n’a jamais été aussi forte », affirme-t-elle, tout en reconnaissant qu’elle peut sembler « plus précaire que jamais ». Guerre sur le continent, tensions commerciales, concurrence pour les capacités de production, dépendances stratégiques, désinformation, bouleversements technologiques, coût de la vie : le monde décrit par la présidente de la Commission n’a plus grand-chose à voir avec celui dans lequel s’est construite l’Union européenne. Son message tient en une formule : « Le sort de l’Europe doit rester aux mains des Européens ». Derrière la succession des annonces, c’est bien ce fil rouge qui traverse le discours : rendre l’Europe moins dépendante et davantage capable de décider et d’agir par elle-même.
L’économie, première condition de l’indépendance
Cette ambition commence par l’économie. Ursula von der Leyen reconnaît la pression exercée sur les ménages et les entreprises par le coût de la vie, l’énergie et le crédit. Elle fait du nouvel élan à donner à l’économie européenne sa « priorité numéro un ». La Commission veut accélérer l’achèvement du marché unique, faciliter les investissements et réduire les contraintes administratives. Ses douze propositions « omnibus » permettraient, selon elle, de réduire les charges administratives de près de 17 milliards d’euros par an. Elle demande parallèlement aux États membres de s’engager dans un « pacte contre la surréglementation ».
L’énergie est directement rattachée à cette bataille pour la compétitivité. Après la rupture avec le gaz russe et les nouvelles tensions sur les approvisionnements en hydrocarbures, Bruxelles veut accélérer la production européenne d’énergie et l’électrification du continent. Renouvelables, nucléaire, biométhane : « Peu importe la technologie. Du moment qu’elle serve notre indépendance », insiste Ursula von der Leyen. Il s’agit ainsi de doubler la part de l’électricité d’ici 2040, ce qui permettrait, selon la Commission, de réduire de 260 milliards d’euros par an la facture européenne d’importation de combustibles fossiles.
La Chine et la bataille des dépendances
Autre dépendance dont Bruxelles veut sortir : celle qui lie l’industrie européenne à la Chine. Ursula von der Leyen chiffre désormais le déficit commercial de l’Union avec Pékin à un milliard d’euros par jour. Elle évoque les effets d’un « second choc chinois » sur les bassins industriels européens et prévient que l’Union utilisera les instruments dont elle dispose pour rééquilibrer cette relation commerciale. Mais la question va au-delà des échanges. L’Europe dépend à plus de 80 % de la Chine pour de nombreuses matières premières critiques et jusqu’à 90 % pour certaines terres rares. La Commission annonce donc la création d’une Corporation européenne sur les matières premières critiques, chargée de sécuriser les approvisionnements et de constituer des réserves pour les secteurs stratégiques : voitures électriques, semi-conducteurs, batteries, technologies propres ou encore défense. L’autonomie européenne dont parle Ursula von der Leyen devient ici très concrète avec une industrie qui ne peut être souveraine si elle reste dépendante d’un autre continent pour les matériaux dont elle a besoin.
Intelligence artificielle : l’Europe veut rester dans la course
Avec le changement climatique, Ursula von der Leyen fait de l’intelligence artificielle l’un des deux grands « points de bascule » de notre époque. Elle ne minimise pas les risques. Les futurs modèles pourraient permettre des formes de piratage d’une puissance encore inconnue et les progrès des systèmes capables d’auto-amélioration inquiètent désormais jusqu’aux acteurs qui les développent. La présidente de la Commission veut renforcer la coopération internationale sur l’évaluation des modèles, leur vérification, les mécanismes d’alerte et la sécurité de l’IA.
Mais il n’est pas question pour autant de laisser l’Europe décrocher. « Nous devons rester dans la course. Parce qu’il en va de notre indépendance », affirme-t-elle. Bruxelles veut augmenter fortement les capacités européennes de calcul et mobiliser davantage de capitaux publics et privés en faveur des entreprises technologiques du continent. Surtout, Ursula von der Leyen veut faire sortir l’IA « des écrans » pour la faire entrer dans l’économie réelle : industrie, agriculture, réseaux énergétiques, transports, défense et santé. Elle cite l’exemple du dépistage du cancer du sein, où l’intelligence artificielle peut contribuer à une détection plus précoce, avant de poser une limite : « L’IA doit donner à nos médecins les moyens d’agir. Elle ne doit pas les remplacer. » La Commission concentrera dans un premier temps ses efforts sur cinq secteurs : santé, transports, agroalimentaire, fabrication avancée, défense et espace. De nouvelles initiatives sont annoncées pour novembre. Une manière de défendre une voie européenne en développant l’intelligence artificielle, tout en conservant à l’humain la capacité de décision.
Climat : il ne suffit plus de réduire les émissions
Le changement climatique constitue l’autre grand « point de bascule ». Ursula von der Leyen maintient le cap sur les objectifs climatiques européens, mais son discours accorde une place considérable à l’adaptation. Elle évoque 660 000 hectares partis en fumée cet été, quelque 12 millions de tonnes de récoltes perdues et plus de 35 000 décès supplémentaires pendant les vagues de chaleur. Elle rappelle également que l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. La Commission présentera le mois prochain un cadre européen de résilience climatique et identifiera cent territoires particulièrement vulnérables. Une alliance pour l’assurance des risques climatiques doit également être créée alors qu’environ 25 % seulement des pertes dues aux catastrophes sont aujourd’hui couvertes par une assurance privée.
Un plan européen contre les vagues de chaleur est également annoncé, ainsi qu’une nouvelle initiative sur l’eau. Près d’un quart de l’eau circulant dans les canalisations européennes serait aujourd’hui perdu, principalement à cause des fuites. Enfin, après les incendies qui ont frappé le continent, la Commission réfléchit à une future flotte européenne de lutte contre les feux de forêt.
Une Europe qui veut davantage assurer sa propre sécurité
Le changement de doctrine est tout aussi perceptible sur la sécurité et la défense. Ursula von der Leyen considère que les mécanismes européens ont été conçus pour « un monde différent » et ne suivent plus suffisamment rapidement l’évolution des menaces. Elle propose notamment la création d’un mécanisme européen inspiré de l’article 4 de l’OTAN. Lorsqu’un État membre serait confronté à une menace grave sans qu’il s’agisse nécessairement d’une agression armée, les États européens pourraient être réunis afin de coordonner leur réponse. Elle souhaite également faire émerger un Conseil européen de sécurité associant notamment le Canada, la Norvège, l’Ukraine et le Royaume-Uni.
Dans le domaine militaire, la Commission annonce un nouvel instrument européen pour les capacités stratégiques, tout en maintenant son articulation avec l’OTAN. Défense aérienne et antimissile, transport stratégique, espace et cyberespace figurent parmi les domaines concernés. L’Ukraine reste au centre de cette stratégie. Bruxelles promet une aide renforcée pour l’hiver, veut accélérer le renforcement de la défense aérienne ukrainienne et développer des programmes communs entre entreprises européennes et ukrainiennes.
Le Canada, futur « membre associé » de l’Union ?
C’est sans doute l’une des propositions les plus inattendues du discours. Présent à Strasbourg, le Premier ministre canadien Mark Carney a été longuement salué par Ursula von der Leyen. L’Union et le Canada coopèrent déjà dans de nombreux domaines et leurs échanges de biens ont, selon la présidente de la Commission, progressé de 75 % en moins de dix ans. Elle propose désormais de transformer cette relation en une « alliance pour l’avenir », couvrant la fabrication intelligente, les technologies, la défense, l’Arctique, l’énergie, les minerais critiques, les batteries, l’intelligence artificielle, le quantique, la cybersécurité et la sécurité économique. Puis Ursula von der Leyen va un pas plus loin : « Je voudrais donc œuvrer avec vous à la possibilité pour le Canada de devenir le premier membre associé de l’UE. »
Le Canada ne s’apprête donc pas à adhérer à l’Union européenne. La présidente de la Commission ouvre la réflexion sur un statut inédit, dont les contours restent à définir. Mais politiquement, l’annonce n’est pas anodine. Elle dessine autour de l’Union un cercle de partenaires avec lesquels l’Europe entend partager davantage que des accords commerciaux : technologies, ressources stratégiques, défense et sécurité. « Nous partageons un océan, un ensemble de valeurs et une façon de voir le monde », résume Ursula von der Leyen.
La Méditerranée, entre migrations et avenir de la jeunesse
La Méditerranée n’est pas absente du discours. Sur les migrations, Ursula von der Leyen défend la mise en œuvre du pacte européen sur la migration et l’asile, annonce un nouveau cadre de réaction d’urgence aux frontières et veut renforcer Frontex, notamment pour accélérer les retours. Mais elle reconnaît également que la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire. La Commission annonce ainsi une « Initiative Compétences et Emplois pour la jeunesse méditerranéenne ». Il s’agit de travailler avec les pays voisins sur l’investissement, la formation, les compétences et l’emploi afin d’offrir davantage de perspectives aux jeunes. Pour une Europe qui revendique son indépendance, la relation avec son voisinage méditerranéen devient ainsi elle aussi un enjeu stratégique.
Les réseaux sociaux interdits avant 13 ans ?
Autre annonce majeure, cette fois pour les familles : la Commission doit présenter un « EU KIDS ACT » destiné à encadrer beaucoup plus strictement l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. Ursula von der Leyen propose d’interdire l’accès aux réseaux sociaux avant 13 ans et la création d’un compte personnel avant 15 ans. Entre 13 et 15 ans, seuls des comptes aux fonctionnalités limitées, installés et surveillés par les parents, seraient possibles. Pour les 15-18 ans, les plateformes devraient respecter des obligations de conception sécurisée. La présidente de la Commission entend également s’attaquer aux fonctionnalités addictives et annonce pour l’automne un règlement plus large sur « l’équité numérique ». « Nous dictons nos propres règles, pas les géants de la tech », précise-t-elle.
De l’ambition à la puissance
Économie, énergie, matières premières, IA, climat, défense, frontières : à première lecture, le discours pourrait ressembler à un immense catalogue de mesures. Il raconte pourtant autre chose. Ursula von der Leyen tente de faire de l’indépendance le fil conducteur du projet européen. Non pas une indépendance synonyme d’isolement, mais la capacité de produire son énergie, sécuriser ses matières premières, développer ses technologies, défendre son territoire, protéger ses frontières et choisir ses alliances. Le rapprochement proposé avec le Canada est révélateur de cette évolution. L’Europe ne cherche plus seulement à approfondir son marché intérieur. Elle tente aussi d’organiser autour d’elle des partenariats économiques, technologiques et stratégiques capables de peser dans les nouveaux rapports de force mondiaux.
Reste la question essentielle : l’Union dispose-t-elle des mécanismes de décision et de l’unité politique nécessaires pour transformer cette ambition en puissance réelle ? Ursula von der Leyen reconnaît elle-même que les institutions européennes et leurs processus de décision ont été conçus pour « un monde différent ». Son discours sur l’état de l’Union 2026 apparaît ainsi moins comme le portrait d’une Europe arrivée à destination que comme celui d’une Europe sommée de choisir ce qu’elle veut devenir.
Patricia CAIRE



