Publié le 9 octobre 2026 à 11h30 - Dernière mise à jour le 9 octobre 2026 à 9h58
Régulièrement, dans « Binôme d’Experts », Eric Delbecque prendra la parole avec différents spécialistes de grandes questions de société, afin de remettre en perspective les concepts fondamentaux et les réalités opérationnelles indispensables pour redonner du sens à la pensée politique et stratégique.
Face à une actualité préoccupante, nous ressentons tous deux le besoin de livrer quelques éléments de réflexion sur la thématique des mal nommées « violences policières ». Il nous paraît important, dans la cacophonie peu pédagogique du moment, de faire entendre une voix contradictoire sur ce sujet passionnel des violences attribuées aux forces de l’ordre et, plus largement, sur la manière dont on présente le maintien de l’ordre dans le cadre de la mobilisation lycéenne. Pour preuve, la déclaration du 6 octobre d’Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France : « Nous sommes alarmés, déclara-t-elle, par la répression policière du mouvement lycéen d’ampleur qui parcourt notre pays. Notre jeunesse se mobilise pour revendiquer son droit à l’éducation et à la santé, et reçoit en réponse interdictions de manifester et violence policière disproportionnée. »[1] Le même jour, madame Ségolène Royal invitée dans m’émission « Les grandes gueules » sur RMC, déclarait : « Il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde où on arrache les mains des lycéens et où on les fusille avec des flash-balls. »[2] Dans le même temps, La France insoumise proposait la création d’une commission d’enquête sur « les violences policières. »[3]
Ces prises de position doivent être confrontées à une réalité plus complexe. Comment qualifier les faits avant que les conclusions des investigations soient connues ? Comment condamner avant même d’avoir identifié précisément les auteurs, les circonstances et les responsabilités ? Nous discernons bien la volonté d’occuper l’espace médiatique, de marquer les esprits, de produire une réaction avant même que les faits soient établis. La nuance paraît alors suspecte, le doute devient faiblesse et l’attente des conclusions d’une enquête est parfois assimilée à de l’indifférence.
Or, l’État de droit repose précisément sur le refus de cette immédiateté. Pourtant, chacun y va de son commentaire, de son indignation, de sa condamnation. Et plus la réaction est rapide, plus elle est forte, plus elle semble avoir de chances de s’imposer dans l’espace public. Cependant, la justice n’est pas une course à l’audience. On ne doit ni la contraindre à s’ajuster aux rythmes des réseaux sociaux, ni à ceux des émotions collectives ou des polémiques hasardeuses. La Justice repose sur des faits, des preuves, des investigations contradictoires et, au terme du processus, sur une décision.
Ces déclarations sont consécutives à de graves événements, qui suscitent naturellement l’indignation et l’empathie, et déclenchèrent des enquêtes (le 28 septembre 2026 à Saint-ouen l’Aumone (95), un lycéen de 14 ans est blessé au visage par un projectile[4], le 30 septembre 2026 à Tours un jeune homme âgé de 16 ans est gravement blessé à l’œil – les examens médico-légaux ont conclu à des lésions compatibles avec l’impact d’un LBD[5] –, le 1er octobre 2026 à Argenteuil (95), un jeune homme de 16 ans est victime d’une grave blessure à l’œil[6], le 2 octobre 2026 à Sélestat (67), un lycéen est victime d’une blessure au bras après qu’un aérosol a été projeté dans un feu – ce cas ne semble pas être imputé aux forces de l’ordre –[7], le 5 octobre 2026 à Lens (62) un jeune lycéen âgé de 15 ans est blessé par l’explosion d’une grenade qui lui arrache la main[8]). C’est pour cette raison précisément qu’il convient de ne pas communiquer à la légère. Car parler de « violences policières » n’est pas anodin.
En employant cette formule, on tend d’abord à déplacer la responsabilité d’un acte individuel vers une institution dans son ensemble. Elle transforme un comportement qui doit être identifié, qualifié et, s’il est illégal, sanctionné, en une mise en cause plus globale de ceux qui incarnent l’autorité. Parler de « violences policières », c’est aussi laisser entendre qu’au-delà des actes individuels pourrait exister une pratique tolérée, voire une doctrine définie par les pouvoirs publics. Une telle affirmation ne peut pas être déduite de la seule existence d’une blessure ou d’un usage contesté de la force. Elle devrait être démontrée par des faits, des instructions, des pratiques établies et, le cas échéant, par les conclusions des instances compétentes.
Enfin, cette expression peut contribuer à brouiller une réalité fondamentale de notre démocratie. Les forces de sécurité intérieure disposent légalement du pouvoir d’employer la force dans certaines circonstances, justement pour protéger les personnes, garantir l’ordre public et permettre l’exercice des libertés. Ce pouvoir n’est évidemment ni absolu ni discrétionnaire. Il est encadré par la loi, par les principes de nécessité et de proportionnalité, par la hiérarchie et par le contrôle de l’autorité judiciaire. Reconnaître la possibilité d’un usage légitime de la force n’est pas défendre la violence : c’est reconnaître une prérogative régalienne.
Il n’est donc ni honnête ni pertinent de poser la question : « La police est-elle violente ? » La véritable question devrait être : « L’usage de la force, dans les circonstances précises de l’intervention, était-il légal, nécessaire et proportionné ? ». Si une faute individuelle a été commise, elle doit être recherchée, établie et, le cas échéant, sanctionnée.
Mais lorsque l’on transforme systématiquement une faute individuelle en accusation générale portée à la volée, on ne contribue plus à rechercher la vérité sur un événement. On met en cause la légitimité même des institutions chargées de faire respecter la loi. C’est sans doute une façon de l’affaiblir et, en la fragilisant, de saper les bases du « monopole étatique de la violence physique légitime ». Une démocratie ne peut durablement garantir les libertés qu’à la condition de disposer de forces pour les protéger, capables de faire respecter le droit.
Dire que « la police tue » ou que « la police est violente », c’est stigmatiser l’institution dans son ensemble et contribuer ainsi à délégitimer l’autorité chargée de faire respecter la loi. Tout cela n’est pas sans conséquence. Car ensuite, ceux qui contestent l’ordre juridique, peuvent être tentés de considérer que les règles communes ne s’imposent plus à eux. C’est alors un autre système qui peut s’installer : celui dans lequel chacun revendique son propre droit, ses propres règles, ses propres privilèges. Le risque n’est donc pas simplement celui d’une perte de confiance dans la police. C’est celui d’un affaiblissement progressif des lois de la République.
Lorsque cette pensée est entretenue par certaines élites, lorsque des responsables ou des partis politiques en font un slogan et un thème de mobilisation, le risque change de nature. Il ne s’agit plus seulement de paroles ou de prises de position individuelles. C’est la représentation même des règles et des acteurs institutionnels changés de les faire respecter qui change. La loi se transforme en option, que l’on peut respecter ou pas…
Il devient alors nécessaire de réaffirmer, avec calme mais avec fermeté, quelques principes simples.
Le premier est celui de la primauté du droit. Les règles communes doivent s’appliquer à tous. Le deuxième est celui de la pédagogie. Il faut expliquer ce que sont les missions des forces de sécurité, dans quel cadre elles peuvent employer la force, quelles sont leurs limites et quels contrôles s’exercent sur leur action. Le troisième est celui de la fermeté. Ces missions doivent pouvoir être exercées sans être constamment contestées dans leur principe. L’autorité de l’État ne peut être effective que si ceux et celles qui en ont la charge disposent des moyens juridiques et opérationnels nécessaires pour faire respecter la loi.
En revanche, cette fermeté s’avère indissociable de l’exigence de responsabilité. Tout acte individuel qui constituerait une violence illégitime doit être recherché, établi et sanctionné sans faiblesse. Fragiliser cette construction, c’est installer les conditions du chaos, pas de la libre expression des revendications ou de l’épanouissement des libertés individuelles. C’est aussi trahir la paix publique et abandonner le terrain aux brutes.
[1] https://www.amnesty.fr/actualites/france-mouvement-lyceens-blocus-lycees-point-sur-la-situation/
[2] https://direct-radio.fr/node/765
[3] https://lcp.fr/actualites/mobilisation-lyceenne-lfi-propose-une-commission-d-enquete-sur-les-violences-policieres
[4] https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/05/mouvement-des-lycees-ce-qu-on-sait-des-blesses-du-cote-des-manifestants-et-de-celui-des-forces-de-l-ordre_6788583_3224.html
[5] https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/tours-la-famille-de-l-adolescent-eborgne-en-marge-du-blocage-d-un-lycee-a-porte-plainte-2468023.html
[6] https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/il-sest-retourne-et-a-pris-quelque-chose-dans-loeil-un-lyceen-de-16-ans-blesse-lors-du-blocus-des-lycees-a-argenteuil-01-10-2026-2JLRYH3WZVBUNP2OI4RH26LV3I.php
[7] https://www.lemonde.fr/societe/live/2026/10/02/en-direct-blocage-des-lycees-1-747-interpellations-ont-eu-lieu-vendredi-en-marge-de-la-mobilisation-lyceenne-contre-1-954-jeudi-annonce-laurent-nunes_6786491_3224.html
[8] https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/blocus-des-lycees-un-lyceen-de-15-ans-a-eu-la-main-arrachee-a-lens-en-ramassant-une-grenade-2468120.html




