Publié le 18 octobre 2026 à 12h24 - Dernière mise à jour le 18 octobre 2026 à 12h24
Au lendemain d’une journée de violences et d’une nuit de pillages, le centre-ville de Marseille offre un spectacle de désolation. Canebière, rues Saint-Ferréol, Montgrand, Paradis, Grignan et bien d’autres encore, les commerces éventrés et les vitrines brisées témoignent de l’ampleur des saccages. Ce dimanche 18 octobre, les commerçants découvrent les dégâts, les habitants tentent de comprendre et les premières questions se posent sur la protection du centre-ville. Reportage.

Un centre-ville méconnaissable


Ce dimanche matin, Marseille a le visage d’une ville meurtrie. Dans les rues commerçantes du centre, les vitrines brisées succèdent aux devantures défoncées. Derrière les rideaux métalliques arrachés ou forcés, des magasins ont été vidés de leurs marchandises. Les trottoirs sont jonchés de verre, de débris et d’objets abandonnés. Un distributeur bancaire a été éventré. Les équipes de nettoyage ont commencé leur travail, mais les traces de la nuit sont partout.


Rue Saint-Ferréol, artère emblématique du commerce marseillais, les destructions frappent par leur répétition. D’une boutique à l’autre, le même spectacle. Des vitrines pulvérisées, des présentoirs renversés, des locaux dévastés. Sur l’une des devantures, quelques mots résument la situation. « Tout a été vendu », peut-on lire sur une feuille, avant qu’une correction ne vienne rétablir la réalité : « VOLÉ ».
Sur la Canebière, le Monoprix n’a pas été épargné. Ce commerce du quotidien, fréquenté par les habitants du centre-ville, a lui aussi été pillé. La violence a frappé aussi bien les grandes enseignes que les commerces indépendants. Des lieux familiers, où l’on venait faire ses courses quelques heures auparavant, sont devenus méconnaissables. Et partout, la même impression de désolation. Ce n’est pas seulement le patrimoine commercial de Marseille qui a été atteint. C’est la vie quotidienne de milliers de personnes qui se trouve bouleversée.
Carmelo Bianca, 89 ans, le désarroi d’un commerçant

Rue Montgrand, Carmelo Bianca contemple les dégâts dans son magasin pillé au cours de la nuit. À bientôt 90 ans, il travaille toujours et emploie cinq personnes. Ce dimanche matin, devant son commerce dévasté, il ne sait plus comment envisager l’avenir. « Là, je ne sais plus, je ne sais plus. Je vous dis, j’ai bientôt 90 ans, je travaille, j’ai cinq personnes qui travaillent. Je ne sais pas par où commencer, s’il faut les envoyer au chômage. Je ne sais pas, je ne sais pas quelles sont les démarches à faire. » Interrogé sur les violences de 2023, il rappelle que son commerce avait déjà été touché. Mais cette fois, explique-t-il, « c’était quelque chose d’inattendu. Jusqu’à hier, tout allait bien ». Il pensait pourtant le quartier relativement protégé. « Il paraît qu’il y avait des cordons de police devant, puisqu’ils devaient certainement protéger la préfecture. Donc on était plus ou moins tranquilles. » Le magasin avait fermé la veille. Selon une riveraine dont il rapporte les propos, les attaques auraient commencé vers 0h30. À 1 h 30, le commerce avait été pris pour cible. Ce qui frappe dans son témoignage, ce n’est pas la colère, mais l’incertitude. À son âge, après tant d’années de travail, Carmelo Bianca se retrouve à se demander comment reprendre son activité et ce qu’il adviendra de ses cinq salariés. « Je ne sais pas par où commencer. »
Une nuit qui n’en finissait pas
Les pillages ne se sont pas arrêtés à la tombée de la nuit. Vers deux heures du matin, des commerces étaient encore attaqués dans le centre-ville. Pour les riverains, cette succession de violences a transformé la nuit en une longue attente. Derrière les fenêtres fermées, dans les immeubles situés au-dessus des boutiques, les habitants entendaient les bris de verre, les détonations et les mouvements dans la rue. Des feux allumés ajoutaient à leur inquiétude, avec la crainte permanente de voir les flammes gagner les bâtiments. Ces habitants sont les autres victimes de cette journée. Ils n’étaient pas dans les cortèges, ne participaient à aucun affrontement, mais se sont retrouvés enfermés chez eux sans savoir quand le calme reviendrait. Au petit matin, la violence avait cessé. Restait à découvrir l’étendue des dégâts.
Et, ce dimanche matin, alors que les commerçants découvrent leurs magasins saccagés, les interrogations demeurent. Comment les pillages ont-ils pu se poursuivre aussi longtemps ? Pourquoi certains secteurs commerçants n’ont-ils pas pu être durablement sécurisés ? Quels moyens étaient disponibles et à quel moment ont-ils été engagés ? Ces questions appellent des réponses précises. Les forces de l’ordre ont été confrontées à des violences importantes, mais les commerçants et les habitants sont également en droit de comprendre ce qui s’est passé.
Benoît Payan demande des comptes à l’exécutif
Ce dimanche matin, Benoît Payan a mis en cause la responsabilité de l’exécutif dans l’insuffisance des moyens policiers mobilisés samedi à Marseille. Le maire ne critique pas l’action des forces de l’ordre sur le terrain, mais les décisions prises en amont pour assurer la sécurité de la ville. « Il va falloir que l’État prenne ses responsabilités », a-t-il déclaré en bas de la rue Saint-Ferréol où un dispositif d’accueil des commerçants a été mis en place. « Je demande que la lumière soit faite de manière totale. J’avais alerté sur une situation qui pouvait potentiellement dégénérer. J’espère que dans la sixième puissance du monde, on ne joue pas avec le feu. » Il réclame désormais des explications sur les moyens engagés et les décisions prises pour protéger Marseille. Il annonce également la venue du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, ce lundi 19 octobre. Cette visite ministérielle intervient alors que les commerçants découvrent l’étendue des dégâts et que les habitants attendent des réponses sur la protection du centre-ville. Et avec les maires de Paris et de Lyon, Benoît Payan a demandé à être reçu par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Les violences de samedi ont en effet touché plusieurs grandes villes françaises, donnant à cette crise une dimension nationale.
Après les pillages, l’épreuve de la reconstruction
Pour les commerçants, le travail commence à peine. Il faudra inventorier les marchandises disparues, constater les destructions, déclarer les sinistres aux assurances, réparer les vitrines et remettre les magasins en état. Pour certains, la réouverture pourrait prendre du temps. Les conséquences ne seront pas uniquement matérielles. Derrière chaque commerce, il y a des emplois, des fournisseurs, des salariés et parfois toute une vie consacrée à une entreprise. Les services municipaux sont mobilisés pour nettoyer les rues et accompagner la remise en état du centre-ville. Mais le retour à la normale ne se mesurera pas seulement à la disparition des débris sur les trottoirs. Il faudra que les commerçants puissent rouvrir, que les salariés retrouvent leur travail, que les habitants puissent à nouveau circuler sans inquiétude dans leurs rues.
Joël BARCY et Patricia CAIRE



