17-octobre ou la France au bord de la rupture : quand les élites abandonnent la nation…

Publié le 27 octobre 2026 à 12h26 - Dernière mise à jour le 27 octobre 2026 à 12h27

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Dans son nouvel éditorial mensuel, La Drôle d’Epoque, Eric Delbecque traitera des sujets les plus variés, abordant de nouveaux horizons, pour essayer de contribuer à rendre compte d’une singulière période, que l’on a longtemps pensée (à la fin du siècle dernier), une nouvelle Belle Epoque, faite de digital et de « mondialisation heureuse », alors qu’elle semble parfois prendre les formes d’une « drôle de guerre », que l’on voudrait éviter de voir finir en « étrange défaite »… A l’abordage donc, avec les armes qui restent, discernement et humanité.

 

Le samedi 17 octobre 2026 signe une date clef : voir des bâtiments publics attaqués, des commerces saccagés, des représentants de l’autorité pris pour cibles et des espaces urbains livrés à des groupes violents ne saurait être considéré comme une simple manifestation de colère sociale. Nous assistons à quelque chose de plus grave : une entreprise de délégitimation de l’État, rendue possible par plusieurs décennies de renoncements politiques et de confusion intellectuelle. Les conditions politiques, culturelles et sociales permettant ces déchaînements sont identifiables depuis longtemps. Elles ont été décrites, analysées, parfois dénoncées, mais elles ont surtout été négligées.

Une violence qui ne surgit pas du néant

Les violences du 17 octobre illustrent d’abord une transformation des modalités de l’affrontement. La distinction entre une manifestation déclarée et les groupes décidés à provoquer des troubles devient essentielle. Les premiers exercent une liberté fondamentale ; les seconds utilisent parfois cette liberté comme un environnement favorable à leurs offensives. Les confondre serait une faute démocratique et une erreur tactique et stratégique.

Le problème tient également à la diversification des acteurs. Des militants de l’ultragauche peuvent côtoyer des délinquants opportunistes, des individus impliqués dans des activités criminelles et des participants attirés par la perspective d’une violence collective relativement impunie. Cette convergence ne suppose aucune organisation centrale. Elle repose sur une communauté momentanée d’intérêts, par ailleurs rendue possibles par différents outils technologiques (messageries cryptées notamment) et des réseaux humains connectés : affaiblir l’autorité, profiter du désordre, attaquer les symboles institutionnels ou satisfaire des pulsions destructrices.

Face à cette réalité, la France paie le prix de décennies de décisions repoussées ou de choix toxiques. Les réductions d’effectifs, les arbitrages budgétaires défavorables, l’insuffisance des investissements technologiques et les difficultés du traitement judiciaire ont progressivement limité les capacités de réponse de l’État. Un maintien de l’ordre efficace suppose des effectifs disponibles, un rapport de force extrêmement favorable, une préparation opérationnelle rigoureuse, une mobilité adaptée et un renseignement performant. Il exige aussi que les interpellations débouchent sur des réponses judiciaires crédibles.

La fermeté n’est pas le contraire du discernement et de la proportionnalité. Un État incapable de protéger les manifestants pacifiques contre les groupes violents finit par compromettre la liberté même qu’il prétend garantir.

Mais les explications techniques demeurent insuffisantes. La violence contemporaine possède également une dimension culturelle. La multiplication des agressions contre les policiers, les gendarmes, les élus, les enseignants ou les personnels de secours témoigne d’une dégradation du rapport à l’autorité. Le représentant d’une institution n’est plus seulement contesté dans ses décisions : il devient, pour certains, un adversaire dont la personne même peut être attaquée. Cette évolution traduit une désinhibition inquiétante. Elle révèle le passage d’une contestation de l’autorité à une banalisation de son agression.

Quarante années de renoncements politiques et intellectuels

Les 40 dernières années sous-estimèrent trois réalités fondamentales : la permanence des rapports de force, la nécessité d’une autorité légitime, respectée, et l’importance de l’appartenance nationale.

Dans les établissements de formation des élites, notamment les grandes écoles, certaines grilles de lecture ont progressivement acquis une autorité intellectuelle disproportionnée. Les approches critiques des institutions, de la nation ou de l’histoire française peuvent être fécondes. Elles deviennent problématiques lorsqu’elles cessent d’être des instruments d’analyse pour se transformer en orthodoxies morales. Le pluralisme intellectuel suppose que l’on puisse discuter les théories dominantes sans être immédiatement disqualifié. C’est précisément cette faculté de contradiction qui s’est affaiblie dans une partie de notre vie publique. L’argumentation cède trop souvent la place à l’étiquetage. La complexité disparaît derrière les catégories morales. La dénonciation tient lieu de réflexion.

Cette évolution a favorisé une étrange déconnexion entre les dirigeants et la société réelle. Les responsables publics parlent volontiers de transformation, de résilience, de transition ou d’inclusion, mais éprouvent parfois des difficultés à comprendre les conditions concrètes d’existence de ceux qui subissent l’insécurité, le déclassement territorial, la fragilisation des services publics ou la désorganisation du quotidien.

C’est l’une des dimensions essentielles de la trahison des élites : l’abandon progressif des devoirs attachés à l’exercice du pouvoir. La France souffre de cette dérive. Une partie de ses élites politiques, administratives, économiques et médiatiques partage des formations, des références, des réseaux et des trajectoires qui favorisent une remarquable homogénéité sociale. Cette proximité ne démontre pas l’existence d’un complot. Elle contribue néanmoins à produire une communauté de perceptions, dont les angles morts deviennent collectifs.

La crise est donc moins celle de l’intelligence que celle du jugement. Nous ne manquons pas de dirigeants diplômés, de spécialistes, de communicants ou de producteurs de normes. Nous manquons de responsables capables d’affronter les faits, d’assumer des décisions difficiles et de comprendre les conséquences concrètes de leurs choix.

Le résultat est un décrochage stratégique autant qu’une fracture démocratique. Une nation dont les dirigeants ne comprennent plus suffisamment les rapports de force économiques, technologiques, géopolitiques et sociaux devient dépendante des événements qu’elle devrait contribuer à maîtriser.

Ce phénomène facilite des convergences idéologiques paradoxales mettant en danger la République. Des militants animés par des traditions intellectuelles très différentes peuvent se retrouver dans une dénonciation radicale des institutions françaises, de la police, de la nation ou de son héritage culturel. Cette proximité ne signifie pas qu’ils partagent une doctrine commune. Elle montre qu’une hostilité identique peut fédérer momentanément des imaginaires politiques antagonistes.

Contester une décision gouvernementale, dénoncer une discrimination ou demander une réforme institutionnelle ne constitue évidemment pas une entreprise « antinationale ». La rupture intervient lorsque l’on prétend que les institutions seraient par nature illégitimes, que toute autorité serait oppressive et que la violence deviendrait une réponse moralement acceptable à cette prétendue illégitimité. Une démocratie peut supporter les contestations les plus radicales. Elle ne peut durablement survivre à la disparition de toute distinction entre contestation et destruction.

La haine de la police, symptôme d’une crise démocratique

Les slogans hostiles aux forces de l’ordre ne sont pas nouveaux. En Mai 68, « CRS = SS » témoignait déjà d’une assimilation historiquement absurde entre des policiers républicains et les instruments d’un régime totalitaire. Aujourd’hui, le mot d’ordre ACAB prolonge cette logique de disqualification collective. Le problème ne tient pas à l’existence d’une critique de l’action policière. Celle-ci est indispensable dans un État de droit. Les abus doivent être établis, examinés et sanctionnés. Les discriminations éventuelles doivent faire l’objet d’investigations sérieuses. La police et la gendarmerie ne sauraient être soustraites à l’exigence de responsabilité.

Mais affirmer indistinctement que « la police est raciste » ou « tue » revient à transformer des questions qui exigent des enquêtes, des données et des distinctions en une condamnation générale d’une institution et de ses membres. La généralisation ne permet ni de comprendre les dysfonctionnements ni de les corriger. Elle peut, en revanche, contribuer à rendre socialement acceptable l’hostilité envers ceux qui incarnent l’autorité publique.

Il existe ici une contradiction majeure. Ceux qui dénoncent les violences policières au nom de la dignité humaine ne peuvent simultanément relativiser les agressions commises contre des policiers ou des gendarmes. La dignité ne se distribue pas selon les préférences idéologiques. Un fonctionnaire blessé demeure une victime, quelles que soient les convictions politiques de celui qui l’agresse.

Une société qui apprend à mépriser ceux auxquels elle confie sa protection prépare sa propre vulnérabilité. Elle fragilise aussi les populations les plus modestes, qui disposent rarement des ressources nécessaires pour se protéger seules.

Quand les mots préparent la violence…

Il faut désormais prendre au sérieux la responsabilité morale des discours politiques. La liberté d’expression protège la critique vigoureuse des gouvernants et des institutions. Elle autorise les outrances, les provocations et les désaccords les plus profonds, dans les limites fixées par le droit. Mais cette liberté n’abolit pas la responsabilité politique.

Lorsque des responsables décrivent systématiquement les institutions comme des instruments d’oppression, présentent les forces de l’ordre comme des ennemis et entretiennent une représentation manichéenne du conflit social, ils contribuent à façonner un environnement dans lequel certains individus peuvent revendiquer la violence comme une action légitime. C’est pourquoi je considère que la responsabilité morale et politique de La France insoumise dans la désinhibition contemporaine de la violence doit être clairement interrogée. Il ne s’agit pas d’attribuer à ce mouvement chaque dégradation ou chaque agression, encore moins de confondre ses électeurs avec les auteurs d’infractions. Il s’agit d’examiner les conséquences d’une rhétorique qui peut transformer l’adversaire en ennemi et la conflictualité démocratique en affrontement existentiel.

Cette mécanique dépasse largement une seule formation politique. Elle concerne toutes les radicalités qui substituent la désignation d’ennemis à la discussion démocratique. L’ultragauche, l’ultradroite et les mouvances islamistes possèdent des doctrines différentes, mais partagent une même volonté de délégitimer l’ordre institutionnel et de justifier le recours à la force.

Le danger d’une émergence du terrorisme d’ultragauche doit, dans ce contexte, être envisagé avec sérieux, sans confondre militantisme radical, violence émeutière et terrorisme.

La France se dirige-t-elle vers la guerre civile ?

La tentation est grande, devant l’intensification des violences, d’évoquer une guerre civile imminente. Je me méfie de cette expression lorsqu’elle devient un slogan destiné à provoquer l’effroi. Une guerre civile suppose une conflictualité armée durable, des organisations capables de contester territorialement le monopole de la force et une fragmentation majeure de la souveraineté. Nous n’en sommes pas là.

En revanche, nous observons plusieurs phénomènes qui peuvent nourrir une dynamique de confrontation intérieure : l’installation de violences chroniques, l’existence de territoires soumis à l’influence d’organisations criminelles, la radicalisation de minorités militantes, l’affaiblissement de la confiance institutionnelle et la multiplication de discours présentant le compromis démocratique comme une capitulation.

Le risque le plus immédiat n’est peut-être pas la guerre civile au sens classique, mais la normalisation d’une conflictualité intérieure permanente. Une société peut se défaire progressivement sans connaître un affrontement généralisé. C’est précisément pourquoi l’État doit retrouver une capacité d’action crédible. Cela implique des moyens policiers et judiciaires adaptés, une politique pénale intelligible, un investissement dans le renseignement et une restauration de l’autorité des institutions.

Mais aucune réponse exclusivement sécuritaire ne suffira. La crise française est aussi une crise de transmission, de responsabilité et de finalité politique. Nous devons retrouver une conception du pouvoir fondée sur le service, une école capable de transmettre une culture historique exigeante, des élites intellectuelles soucieuses de vérité plutôt que de conformité idéologique et des responsables politiques acceptant de regarder les réalités sans les déformer.

Être Français : un héritage, une volonté, une responsabilité

Que signifie finalement être Français ? La réponse ne saurait se réduire à une origine, à une généalogie ou à une identité administrative. Être français, c’est appartenir à une histoire, à une culture politique et à une communauté de destin. C’est recevoir un héritage que l’on n’a pas choisi dans toutes ses dimensions, mais dont on accepte de devenir responsable. Cet héritage comprend une langue, des paysages, une littérature, une mémoire, des institutions et une certaine idée de la liberté. Il comprend aussi une conception exigeante de la citoyenneté : l’appartenance nationale ne dispense pas de respecter les autres ; elle oblige au contraire à reconnaître leur égale dignité.

À l’approche de 2027, la question décisive ne devrait donc pas être seulement de savoir quel candidat saura conquérir le pouvoir. Elle devrait être de déterminer qui possède le caractère, la lucidité stratégique et le sens du service nécessaires pour l’exercer. La France a besoin de dirigeants qui cessent de confondre gouverner et communiquer, qui comprennent que l’autorité implique d’abord des devoirs et qui acceptent de renouer avec le réel.

La trahison des élites n’est pas une fatalité historique. Elle peut prendre fin à condition que celles-ci retrouvent le sens de leur mission : protéger plutôt que commenter. Car une nation ne disparaît pas seulement lorsque ses ennemis deviennent puissants. Elle commence à se défaire lorsque ceux qui devraient la conduire ne savent plus pourquoi elle mérite d’être défendue.

 

Éric Delbecque, expert en sécurité intérieure et en intelligence économique et stratégique, est l’auteur de « La Trahison des élites », son dernier ouvrage dans lequel il analyse la crise du leadership et interroge la capacité de nos élites à exercer réellement leurs responsabilités. Retrouvez également sur Destimed notre entretien avec Éric Delbecque consacré à « La Trahison des élites ».
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