Publié le 4 octobre 2026 à 9h21 - Dernière mise à jour le 4 octobre 2026 à 9h23
Eric Delbecque est essayiste et expert en sécurité intérieure et en sûreté des organisations. La Trahison des élites, son dernier ouvrage, vient de paraître aux éditions Robert Laffont. Entretien.
Destimed: Quels sont les principaux reproches que vous faites à nos élites actuelles ?
Eric Delbecque: Le premier est probablement d’avoir oublié ce qui fonde la légitimité d’une élite : le service. Une élite ne se définit pas seulement par le diplôme, la position sociale, le patrimoine, ou l’influence dans les cénacles parisiens. Elle se reconnaît à sa capacité à prendre davantage de responsabilités que les autres, donc à accepter davantage de risques, de contraintes et, aussi, de sacrifices. Or nous avons progressivement fabriqué des élites qui excellent dans la conquête de positions personnelles, mais beaucoup moins dans l’exercice efficace de l’autorité, dans l’art stratégique et la compréhension du peuple.
C’est le cœur de la trahison que je décris. Une partie de nos élites s’est transformée en oligarchie : elle maîtrise les codes de la sélection, de la reproduction et de la circulation entre les lieux de pouvoir, mais elle s’est éloignée du destin commun, de la volonté farouche d’entendre la nation. Elle tend même à se protéger des conséquences des décisions qu’elle prend ou des doctrines qu’elle défend. C’est particulièrement grave parce qu’on ne peut demander durablement à une population d’accepter les contraintes du réel lorsque ceux qui les prescrivent s’ingénient à s’en exonérer parce qu’ils n’habitent plus vraiment au sein de cette réalité.
À cela s’ajoute une maladie française : la substitution de l’administration à la politique au sens noble. Nous avons multiplié les gestionnaires et lâché la bride à la dynamique bureaucratique la plus mortifère au moment même où l’accumulation des crises et des métamorphoses de grande envergure exigeait des chefs, capables de fixer un cap et de voir loin.
À quoi ressemblent des élites idéales selon vous ?
Je me méfie du mot « idéal », parce qu’il pourrait laisser croire que j’attends des dirigeants parfaits. Je demande exactement l’inverse : des dirigeants qui connaissent l’imperfection du monde. Une véritable élite est d’abord une élite du caractère. Elle possède des compétences, naturellement, mais aussi du jugement, du courage, une capacité de décision et un sens aigu de la responsabilité.
Elle doit surtout entretenir un rapport presque charnel avec le réel. Le chef doit savoir ce que vivent ceux et celles auxquels ses décisions s’appliquent. Il doit aller sur le terrain, écouter ceux qui agissent, confronter les modèles aux faits. Il lui faut également cette vertu devenue étrangement rare : être capable de nommer ce qu’il voit. Une menace ne disparaît pas parce qu’elle dérange nos catégories intellectuelles ou nos préférences idéologiques.
L’élite véritable n’est donc pas celle qui se place au-dessus de la société mais celle qui accepte de porter davantage son fardeau, avec elle, à ses côtés. L’histoire nous enseigne que les grandes élites se caractérisent par les devoirs qu’elles s’imposent, ainsi que par les horizons qu’elles nous font apercevoir en nous organisant collectivement, bien sûr, pour les atteindre.
Sur quels enjeux ont-elles le plus gravement échoué ?
Sur la protection, au sens le plus large du terme. Or protéger constitue précisément la première obligation du politique. Protection de la population, protection des frontières, protection de l’économie, protection de nos capacités industrielles, protection de notre souveraineté, protection enfin de notre puissance et notre influence au sens le plus global, et de notre liberté de décision.
Depuis plusieurs décennies, nous avons cru pouvoir sortir de l’Histoire. Nous avons imaginé que la mondialisation produirait mécaniquement de la convergence politique, que l’interdépendance engendrerait la paix, que le commerce civiliserait les rapports de puissance et que les sociétés occidentales pourraient se consacrer essentiellement à l’administration paisible de leur prospérité. La réaffirmation brutale et visible de la guerre, des empires, des stratégies d’influence, de la conflictualité économique, des rapports de force et des prédations criminelles nous rappelle ostensiblement que le monde se moque de nos chimères. La guerre et les rapports de force n’avaient en fait jamais disparu : ils mutaient et préparaient leur réarticulation interne.
Nos élites ont également échoué à préserver la confiance. C’est peut-être le dommage le plus profond, car aucune démocratie ne peut fonctionner durablement lorsque s’installe l’idée que ceux qui dirigent ne vivent plus dans le même monde que ceux qu’ils gouvernent. Les crises sécuritaires, migratoires, industrielles, éducatives, budgétaires ou géopolitiques sont évidemment différentes. Mais elles révèlent souvent une même difficulté : voir suffisamment tôt, accepter de nommer, puis avoir le courage d’agir avant que la réalité ne transforme l’inaction en urgence et en débandade. A cet égard, les violences actuelles tournant à l’émeute suite aux revendications lycéennes nous démontrent une fois encore que l’État n’anticipe plus mais réagit, exclusivement…
Vous analysez aussi en particulier la responsabilité des élites intellectuelles. Quelle est selon vous leur responsabilité dans la situation actuelle ?
Elle est considérable parce que le rôle d’un intellectuel devrait précisément consister à empêcher une société de devenir prisonnière de ses propres illusions. Il devrait introduire de la complexité là où règnent les slogans, dévoiler les contradictions, mettre les discours gonflés d’eux-mêmes à l’épreuve des faits. Or une partie du monde intellectuel a fait exactement l’inverse : elle a parfois fourni aux couches dirigeantes les catégories abstraites, politiquement correctes, permettant de ne plus regarder certaines réalités, en particulier les plus déplaisantes.
Le problème n’est pas que les intellectuels se trompent. Tout intellectuel digne de ce nom se trompe parfois, et doit accepter cette possibilité. Le problème commence lorsque certaines hypothèses deviennent des orthodoxies et des injonctions colériques et morales, lorsque décrire un phénomène devient suspect parce que son portrait dérange. Nous avons ainsi vu prospérer une forme de confort intellectuel consistant à expliquer le monde depuis des univers relativement protégés de ses brutalités. C’est une question essentielle dans mon livre : qui supporte concrètement les conséquences des idées ? Il est toujours facile de défendre une conception surréaliste de la société lorsque d’autres assument les tensions et les effets de la confrontation douloureuse avec la dureté quotidienne.
L’intellectuel devrait pourtant aller à rebours de tout cela. Il doit se méfier des certitudes, y compris les siennes. Il doit regarder ce que les autres préfèrent parfois ne pas voir, et conserver sa liberté intérieure contre tous les conformismes et les radicalismes, sans cesser de se garder de devenir le complice des intérêts des uns ou des autres. Nos intellectuels adorent fréquenter les « puissants » ou adopter des postures faciles qu’ils croient valorisantes, ce qui nuit à leur lucidité. Surtout, l’intellectuel doit réapprendre à penser le tragique. Car l’une des grandes faiblesses de notre époque est sans nul doute d’avoir voulu expulser de notre représentation du monde la violence, la puissance, le conflit, la frontière, l’adversaire, l’ennemi et finalement l’Histoire elle-même.
Le réel possède cependant une caractéristique imparable : on peut refuser de le regarder, mais jamais de s’imposer.
Propos recueillis par Patricia CAIRE




