Chronique littéraire de Jean-Rémi Barland. « La maison du lac » de Marius Loris Rodionoff. Une odyssée en miniature tissée de souvenirs

Publié le 22 septembre 2026 à 7h30 - Dernière mise à jour le 21 septembre 2026 à 15h00

Avec « La maison du lac », son premier roman qu’il présentera aux Correspondances de Manosque le 24 septembre lors d’une rencontre avec Pierre Adrian, le poète, performeur et historien Marius Loris Rodionoff signe un roman contemplatif, entre quête intime et héritage de l’immigration russe, nourri des saveurs de l’enfance.

Destimed Photo MLR copyright Blanca Camell Gali 2
Marius Loris Rodionoff @Blanca Camell Galí

Édité chez José Corti, maison qui publia « Le Rivage des Syrtes », le chef-d’œuvre de Julien Gracq, prix Goncourt 1951 refusé par son auteur, « La maison du lac » de Marius Loris Rodionoff est lui aussi un texte éminemment contemplatif. Toutes proportions gardées, bien sûr, il possède cette magie d’une langue panthéiste, onirique, où l’on verra que la notion d’attente joue un rôle important dans la pensée de son personnage central.

Celui-ci s’appelle Lev. Spécialisé en archéologie médiévale, longtemps archiviste et chercheur qui, finalement, n’a rien trouvé du tout, il aime marcher seul, des vallées cévenoles au Morvan. Se rappelant cette parole de l’aïeul, « où ont poussé les dolmens, on trouvera des feux anciens », il se faufile à travers des arbres à papillons, l’auteur célébrant au passage avec lui les pentes du Larzac, les massifs cristallins de l’Aigoual, mais aussi, par lecture de « Michel Strogoff » interposée, la Tchoula, petit cours d’eau qui sépare la Sibérie occidentale de la Sibérie orientale. Sans oublier des paragraphes de toute beauté sur certains paysages suisses.

Personnages colorés et attachants

Mais, loin d’être une succession d’impressions liées à la glorification de la nature, le roman s’inscrit dans une vaste évocation du passé russe de Pépé et Granma, les grands-parents de Lev qui, alors salariés de l’Éducation nationale, l’emmenaient passer ses étés au bord du lac Léman, où l’on consacrait du temps à la pêche et à regarder le Tour de France.

Peu à peu se dessinent les portraits croisés de ces deux émigrés d’origine russe ayant acheté « la maison du lac » dans les années 1980. Lev se rappelle très bien, enfant, « son grand-père coupant des fleurs, sa grand-mère fendant du bois, ses sœurs pourchassant les vers de terre, images en sépia de vacances interminables et toujours répétées ». Cette maison cristallise la quête de sens que Lev a faite sienne.

Dans un road movie aussi inattendu que burlesque, avec éloge de la 4L, l’auteur nous fait passer de temps plus anciens jusqu’au présent révolté des Gilets jaunes avec une grande fluidité de narration. On fera aussi connaissance d’Armand, « ancien militant, musicien bibliophile, polyamoureux, alcoolique par intermittence », mais possédant avant tout un certain style, « celui d’un dandy début de siècle, flanelle et chemise en soie, ça donne l’impression de sortir d’un film d’époque années Brigades du Tigre ».

Ce même Armand explique à Lev, lors d’une discussion dans un café parisien du côté de la porte de Bagnolet, place Édith-Piaf, combien il avait vu quelque chose de fasciste sur les ronds-points de la révolte, alors que Levy « y avait vu une explosion populaire, une occupation généralisée, une mise en application du blocage des flux, du sabotage et d’un conseillisme périurbain en acte ».

Armand en restera interloqué, connaissant de fait « la tendance de son ami pour la paranoïa politique et l’absence d’empathie pour certains mouvements ». Un ami attachant et encombrant, auteur d’un livre jamais publié, sobrement intitulé « Dédales du fascisme ».

La réflexion politique plutôt grave du roman est agrémentée d’une autre, caustiquement drôle, décrivant Katia, dite Comtesse, « une ancienne squatteuse de l’île Saint-Denis à qui ses parents avaient légué un deux-pièces confortable à Belleville et qui depuis vivait ici en reine de la nuit entourée d’une cour militante de queer-clubbers-ultra gauche des plus insolites ».

Épilogue poignant

Après l’éloge par Lev de la gare d’Austerlitz, une de ses gares préférées, là où il avait appris à jouer aux échecs avec des cheminots tandis que de vieux joueurs fumaient des Gitanes en s’aventurant dans des Siciliennes, le roman devient, sur la fin, poignant avec l’évocation du décès simultané de Granma et Pépé dans leur sommeil « après avoir dîné d’un koulibiak au saumon ».

Leur petit-fils, admiratif en son temps de l’écrivain Grizinsky – le poète hongrois des Carpates, atteint de la maladie d’Alzheimer, qui, connaissant les pentes comme sa poche, partit mourir en forêt, son corps ayant été retrouvé trois jours après sa lecture au Festival de Lodève-  tente avec ses sœurs de continuer à faire vivre le souvenir de ses grands-parents et celui de la maison du lac, véritable personnage de ce roman incandescent porté par une langue charnelle et virtuose.

Jean-Rémi BARLAND

« La maison du lac »  de Marius Loris Rodionoff – Éditions Corti – 160 pages – 17,50 €

L’auteur présentera son roman aux Correspondances de Manosque, place Marcel-Pagnol, le 24 septembre à 16h30, lors d’une rencontre avec Pierre Adrian animée par Élodie Karaki.

Destimed Maison du lac couv

Articles similaires