Correspondances de Manosque. Thélyson Orélien et « C’était ça ou mourir », la cartographie intime d’un exode

Publié le 28 septembre 2026 à 20h01 - Dernière mise à jour le 28 septembre 2026 à 20h10

L’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien était aux Correspondances de Manosque aux côtés de l’écrivain Dorcy Rugamba pour évoquer, loin de toute polémique, son roman « C’était ça ou mourir », publié en France après le Québec.

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Thélyson Orélien à Manosque ( Photo Jean-Rémi Barland)

« On va mettre la polémique dans un plastique »

Maya Michalon présentait de manière exceptionnelle aux Correspondances de Manosque le roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir ». Alors que l’auteur est soupçonné d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour l’écrire et, par ailleurs, accusé de plagiat pour plusieurs textes anciens publiés au Canada, elle a prévenu d’emblée le public : « On va mettre la polémique dans un plastique et parler de littérature avec notre intelligence naturelle. » Applaudissements nourris, une spectatrice glissant alors en aparté à sa voisine : « Intelligence artificielle ou pas, on s’en fiche. Moi, son roman, je l’ai trouvé formidable et je l’ai adoré. » Un sentiment partagé par beaucoup à Manosque. « Vous vous rendez compte, on s’acharne sur un homme qui a quitté son pays avec pour seul bagage un sac plastique, un homme qui a vécu l’enfer et qui publie un livre exceptionnel », s’indigne discrètement une autre spectatrice. Un sentiment partagé ailleurs aussi par Virginie Despentes, notamment.

Thélyson Orélien, visiblement marqué par tous les coups portés et qui s’était organisé pour se protéger, ne s’adonnera à aucune séance de dédicaces. Après son intervention, où le public ne sera pas invité à poser une seule question, il reviendra longuement sur la genèse de son roman. Notons que l’Académie Goncourt a pris la décision exceptionnelle de publier un communiqué annonçant le retrait du livre de Thélyson Orélien de sa première sélection. Un coup terrible et totalement inutile d’ailleurs car, à mon sens, « C’était ça ou mourir » n’aurait jamais reçu le prix Goncourt. Éric-Emmanuel Schmitt le rappellera d’ailleurs chez Léa Salamé, sur le plateau de « Quelle époque ! » : l’Académie ne couronnera plus un premier roman, sauf cas exceptionnel.

Un geste de radiation vraiment peu élégant. N’aurait-il pas mieux valu retirer « C’était ça ou mourir » de la nouvelle liste qui sera donnée dans quelques jours, sans finalement mettre de l’huile sur le feu ? C’est mon avis, en tout cas, qui n’engage que moi…

Un grand roman

N’y allons pas par quatre chemins : « C’était ça ou mourir », couronné du prix Méduse et du prix du Roman Fnac, est un grand roman. Tout simplement ! Il donne la parole à Jonas Dorléon, dont on dira, pour reprendre la formule de Stendhal décrivant dans « Le Rouge et le Noir » Fabrice del Dongo à la bataille de Waterloo, qu’il est fort peu héros au moment où l’on fait sa connaissance. Professeur d’histoire-géographie, il vient de voir sa maison brûler pendant que des hommes armés tirent dans son quartier. Il en rit parce qu’il a compris que le rire était peut-être la dernière chose qui lui restait pour ne pas s’effondrer. Le voilà quittant son quartier embrasé de Port-au-Prince, armé seulement d’un sac en plastique contenant toute son existence. Avec pour ambition d’atteindre un jour le Canada, Jonas traverse des zones de désespoir et de misère, le roman suivant sa fuite à travers plusieurs frontières, plusieurs langues, plusieurs humiliations.

Il s’agit pour l’auteur de proposer une cartographie d’un exode qui, évoquant les migrations au présent, raconte la transformation intérieure d’un homme qui perd ses repères, son statut, parfois sa dignité, et qui tente malgré tout de préserver quelque chose de lui-même.

Sous la figure tutélaire de René Depestre

« Oui, j’ai quitté Haïti. Mais c’est Haïti qui a quitté le monde avant moi. Moi, je n’ai fait que suivre la direction des cendres », confie Jonas. Fort de l’idée qu’« un migrant qui passe la frontière, c’est comme un serpent qui glisse sous un tapis. Ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il meurt », il se bat. Sachant aussi que « vivre, c’est choisir le bourreau le moins cruel », « ce professeur d’Histoire désaccordé devenu clown migratoire », poursuit sa quête de liberté. Thélyson Orélien nous le rend bouleversant et lui fait traverser des moments très durs avec une écriture nourrie d’un humour tendre et inattendu.

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Thélyson Orélien avec Dorcy Rugamba (Photo Jean-Rémi Barland )

Plaçant cette fiction de migration sous la figure tutélaire de la phrase de René Depestre : « On n’a pas de pays mais on a du courage », il signe, avec un épilogue optimiste, une magnifique épopée sur l’entraide fraternelle. Thélyson Orélien, qui a quitté la France juste après les Correspondances de Manosque, s’est vu félicité pour son texte par Dorcy Rugamba, dont on a dit ici tout le bien que l’on pensait de son roman « Les enfants gâtés de Butare », présent à ses côtés lors de la discussion avec Maya Michalon. Il a été salué par une salve d’applaudissements aussi chaleureux que réconfortants.

Jean-Rémi BARLAND

« C’était ça ou mourir » par Thélyson Orélien – Grasset – 267 pages – 20 €.

Photos Jean-Rémi Barland

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