Entretien. Marie-Pierre Fourquet-Courbet : “Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, c’est du court terme”

Adoptée dans la nuit de lundi à mardi, une proposition de loi veut bannir les réseaux sociaux pour les moins de 15 ans afin de protéger la santé des adolescents. Pour Marie-Pierre Fourquet-Courbet, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication (AMU), co-auteur avec Didier Courbet de « Connectés et heureux ! : du stress digital au bien-être numérique », la mesure peut être utile en urgence, mais elle doit impérativement s’accompagner d’éducation au numérique et d’un vrai accompagnement, faute de quoi frustrations, contournements et effets pervers guettent. Entretien.

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Marie-Pierre Fourquet-Courbet, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication (AMU) ©DR

L’Assemblée a adopté hier soir une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Sur le fond, est-ce une mesure pertinente selon vous ?

Le débat est nécessaire. Il n’y a pas qu’en France où l’usage des réseaux sociaux est discuté. L’interdiction est positive mais c’est du court terme. Il faut voir l’après. Il faut associer cette interdiction de mesures pour accompagner les jeunes privés de réseaux sociaux. Un accompagnement pour faire sans.

C’est une révolution sans précédent ?

En 20 ans le changement de société a été colossal. Les réseaux sociaux et les écrans en général se sont imposés très rapidement sans éducation, sans développement de l’intelligence numérique. L’homme a des capacités d’adaptation, on l’a vu à travers les siècles, mais tout est allé trop vite. L’intelligence humaine n’a pas réussi à suivre. Donc oui, il faut prendre des mesures d’urgence mais c’est loin d’être suffisant.

Il y a un côté liberticide dans cette interdiction aux moins de 15 ans ?

Je ne dirai pas cela, mais interdire sans expliquer ça ne sert pas à grand-chose. Il faut des explications, des formations, des discussions. Il faut aider les ados à comprendre le phénomène des réseaux sociaux. Cela passe certainement par un programme scolaire au collège, au lycée à l’université puis tout au long de la vie. Les enfants d’aujourd’hui sont les parents de demain. C’est important d’avoir une intelligence numérique.

Selon les études, les jeunes passent 4 à 5 heures par jour sur les écrans. C’est trop ?

Beaucoup trop. Au-delà de 2 heures, si on a un usage passif des réseaux sociaux, si on se contente de scroller, on entre dans un tunnel, on reste enfermé dans les contenus avec souvent des conséquences délétères.

Quelles conséquences essentiellement ?

Les algorithmes font en sorte que vous reveniez le maximum sur la plateforme et que vous y restiez le plus longtemps possible. Cela a un impact sur la santé mentale. Apparaissent de l’anxiété, du stress, de l’addiction voire des dépressions. La FOMO (Fear Of Missing Out), l’anxiété du ratage, génère une hyper connexion, il faut répondre tout de suite. Les mises en scène, les filtres, les normes du corps inatteignables notamment pour les très jeunes femmes entrainent aussi une estime et une image de soi négatives. Enfin l’addiction aux écrans impacte le sommeil. Les ados dorment peu or ils ont besoin de sommeil pour une récupération des forces cognitives.

C’est aussi du temps de perdu au niveau scolaire et pour les loisirs ?

Oui ces heures passées sur les réseaux sociaux c’est autant de travail sur des tâches sérieuses qui n’est pas effectué, avec son corollaire, devoirs délaissés, procrastination, stress, conflits avec les parents face aux résultats scolaires. Enfermés dans les réseaux sociaux, les jeunes réduisent aussi le sport, ne voient plus leurs amis en face à face et délaissent des loisirs comme la lecture, le cinéma. Toute l’énergie concentrée sur les réseaux sociaux ne l’est plus ailleurs.

Votre livre s’intitule « Connectés et heureux », cela sous-entend qu’il y a quand même des points positifs dans l’usage des réseaux sociaux.

Bien sûr, les réseaux sociaux peuvent être source de divertissement. Après une journée de cours, regarder des vidéos amusantes permet de rire, de recharger ses batteries. Les plateformes peuvent aussi être des outils de création sociale et d’expression personnelle. On peut s’entraider en ligne, trouver dans les réseaux sociaux l’inspiration et la créativité. Si on ne se contente pas passivement de scroller mais si on a un rôle actif et qu’on n’y passe pas des heures, ces utilisations numériques peuvent être positives.

Une récente enquête montre que 67% des 8-10 ans ont accès aux réseaux sociaux. C’est inquiétant ?

C’est d’autant plus inquiétant que logiquement ils sont interdits au moins de 13 ans. Les écrans sont à bannir pour les petits. Les recherches menées par des pédopsychiatres notamment sont alarmantes. Utiliser une tablette à l’âge de 2 ou 3 ans génère un retard dans le développement du langage et des perturbations au niveau des interactions sociales. Être à table en famille avec son téléphone, donner le biberon tout en scrollant génère une addiction prématurée chez l’enfant. Or je le répète les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Il faut que les parents prennent garde à ce qu’ils font.

N’est-il pas déjà trop tard pour agir ?

C’est un vaste chantier qui doit être abordé via de multiples entrées. L’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans peut être un levier mais si elle n’est pas accompagnée, elle risque de générer des frustrations ou inciter les jeunes à trouver des supports de substitution (c’est semble-t-il le cas en Australie). Il faut que l’Europe tente d’imposer des règles aux plateformes et que les consommateurs prennent conscience des risques de l’addiction aux réseaux sociaux. Des associations font déjà un gros travail, des parents se regroupent pour limiter la consommation chez les jeunes afin que l’intelligence numérique l’emporte sur la passivité. Il faut aussi que l’école, l’État entrent dans le jeu. Il faut attaquer de tous les côtés si on veut reprendre la main car en plus l’IA va prendre une place de plus en plus vaste.

Pour conclure, interdire est plus facile qu’éduquer ?

Interdire est nécessaire mais si on s’arrête là, on n’aura fait qu’un petit bout du chemin, et le remède sera peut-être pire que le mal si l’interdiction ne s’accompagne pas d’éducation et d’explications dans les programmes scolaires, à la maison, au niveau de l’État. Tout le monde, à son échelle, a ses responsabilités. Il faut que toutes convergent si on veut que la santé mentale et physique des jeunes s’améliore afin d’être connectés et heureux.

Propos recueillis pas Joël BARCY

Marie-Pierre Fourquet-Courbet est  co-auteur avec Didier Courbet de « Connectés et heureux ! : du stress digital au bien-être numérique »

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