Publié le 3 octobre 2026 à 8h32 - Dernière mise à jour le 3 octobre 2026 à 8h32
🇫🇷 Version française
This Week, Bruxelles a un talent particulier pour faire passer de grands choix politiques pour de simples exercices comptables. Le prochain cadre financier pluriannuel, le budget de l’Union européenne sur sept ans, en est un parfait exemple. Il sera présenté sous forme de tableaux, de pourcentages et de cases de négociation. Mais la vraie question n’est ni technique ni bureaucratique. Elle est brutalement simple : qu’est-ce que les Européens sont encore prêts à faire ensemble, et à financer ensemble ?

Cette question n’a plus rien d’abstrait. Le prochain MFF (Multiannual Financial Framework)* ne porte pas sur des ajustements marginaux. Il porte sur une augmentation substantielle du budget commun, qui, dans les discussions actuelles, atteint environ 40 % de plus que le cadre actuel. C’est cela qui donne au débat sa charge politique. Pour les dirigeants nationaux, la difficulté est évidente. Chez eux, ils parlent le langage de la retenue : les déficits doivent baisser, les dépenses doivent être maîtrisées, les sacrifices sont nécessaires, les budgets doivent être resserrés. À Bruxelles, ces mêmes dirigeants pourraient bientôt devoir défendre une contribution nettement plus élevée au budget à long terme de l’Union. Pour beaucoup de citoyens, le message paraît contradictoire avant même d’avoir été expliqué. Et c’est précisément le problème : cela n’est presque jamais expliqué.
Le budget européen n’est pas une machine à remboursement
Le budget européen est généralement présenté comme s’il s’agissait d’une facture. D’un coût. D’un transfert vers l’extérieur. Le débat se rétrécit vite en une arithmétique usée jusqu’à la corde : combien la France paie-t-elle, combien récupère-t-elle, qui gagne, qui perd ? C’est le langage de la caisse enregistreuse : net, intuitif, politiquement commode, et profondément trompeur. Car le budget européen n’est pas conçu comme une machine à remboursement. C’est un mécanisme d’investissement collectif.
Le MFF actuel, qui couvre la période 2021 à 2027, représente environ 1,13 % du revenu national brut de l’Union. Même avec une hausse importante, le budget européen resterait modeste au regard de l’ampleur de ce que les États membres attendent de lui. Agriculture, cohésion, recherche, politique industrielle, soutien à l’Ukraine, gestion des frontières, résilience énergétique, sécurité et défense : tout cela repose désormais sur un budget qui, en termes relatifs, reste remarquablement limité. L’habitude européenne n’est pas la dépense somptuaire. C’est de vouloir des résultats stratégiques avec des moyens communs limités.
C’est pourquoi la négociation qui s’annonce compte autant. Les gouvernements européens ne peuvent pas continuer à demander davantage d’action à l’Union tout en faisant comme si cette action n’avait pas de prix. S’ils veulent que l’Europe assume plus de responsabilités, alors le budget doit refléter cette réalité. Ce qui est inconfortable, ce n’est pas l’économie. C’est la politique de son explication.
Contributeurs nets et bénéficiaires nets
Le principe du financement est en lui-même assez simple. Les contributions reposent largement sur le revenu national brut, de sorte que les pays les plus riches paient davantage. Cela crée inévitablement des contributeurs nets et des bénéficiaires nets. Les pays qui reçoivent d’importants transferts de cohésion peuvent afficher un solde budgétaire positif équivalant à 2 % à 4 % de leur PIB. Les États plus grands et plus riches, comme la France, l’Allemagne ou les Pays-Bas, tendent à être contributeurs nets, avec des soldes négatifs de l’ordre de 0,4 % à 0,6 % du PIB. C’est généralement à ce stade que s’arrête le récit anti-Bruxelles, car à première vue il paraît puissant. Pourquoi un pays devrait-il payer plus qu’il ne reçoit ? Pourquoi un gouvernement demanderait-il à ses citoyens de la discipline budgétaire au niveau national tout en envoyant davantage d’argent à Bruxelles ?
La réponse est simple, mais elle suppose que les dirigeants parlent franchement. Un euro versé au budget européen n’est pas censé revenir sous la forme du même euro, tamponné et renvoyé. Ce n’est pas la logique du système. L’idée du budget commun, c’est qu’un euro placé dans le pot collectif y fait plus qu’il ne ferait s’il restait fragmenté dans vingt-sept compartiments nationaux. Il finance des biens communs, réduit les doublons, soutient les régions les plus faibles pour qu’elles deviennent des marchés plus solides, et soutient l’architecture économique et politique dont bénéficient tous les États membres, surtout les plus grands.
C’est la partie qui ne devrait pas être difficile à expliquer pour un chef de gouvernement, et qui pourtant l’est souvent. Si un dirigeant dit seulement à ses citoyens que la contribution nationale augmente, alors bien sûr le message paraît punitif. Mais s’il explique ce qui arrive à cet euro une fois versé au budget commun, l’image change. Il ne disparaît pas dans Bruxelles. Il est mis en commun, démultiplié, puis redéployé à travers des politiques que les États auraient du mal à financer seuls avec la même efficacité. Une partie revient de façon visible via l’agriculture, le développement régional, la recherche ou les infrastructures. Une autre revient de façon moins visible, mais plus puissante, à travers un marché unique plus solide.
Le marché unique, rendement moins visible du budget européen
Et c’est dans ce marché unique que se trouve le rendement principal. Pour la France, le solde budgétaire net ne raconte qu’une partie de l’histoire. La France peut être contributrice nette sur le papier, mais elle bénéficie d’un espace économique de 450 millions de consommateurs, de règles communes, de barrières réduites, de chaînes d’approvisionnement intégrées, d’investissements coordonnés et de partenaires plus prospères. Les dépenses de cohésion dans un autre État membre ne sont pas simplement de l’argent distribué ailleurs. Elles contribuent à créer des routes sur lesquelles circulent les marchandises, des marchés sur lesquels les entreprises françaises vendent, des régions dans lesquelles elles investissent, et des économies qui achètent des produits français. Elles aident à faire fonctionner l’ensemble du système.
C’est pourquoi réduire le budget européen à un compte national de pertes et profits, c’est passer à côté de l’essentiel. Le rendement du budget commun ne se mesure pas uniquement à ce qui revient directement au Trésor. Il se mesure à la croissance supplémentaire, à la stabilité et à la capacité stratégique produites par l’action collective. Les études sur le marché unique montrent depuis longtemps que ses gains économiques pour les États membres dépassent largement ce qui apparaît dans le budget annuel. Le budget commun n’explique pas à lui seul ces gains, mais il est l’un des outils qui permettent de les soutenir.
Une contradiction plus apparente que réelle
Vu sous cet angle, le dilemme politique commence à paraître moins insoluble. Oui, il est difficile pour les gouvernements de demander de la retenue au niveau national tout en défendant une contribution européenne plus élevée. Mais cela devient beaucoup moins difficile s’ils expliquent clairement, sans esquive, qu’il ne s’agit pas de deux mouvements contradictoires. La retenue nationale relève de ressources domestiques limitées et de choix difficiles. Un budget européen plus important, s’il est bien utilisé, consiste à multiplier l’effet de ces ressources par l’action commune. La contradiction n’est qu’apparente dès lors qu’on cesse de voir l’Europe comme un centre de coûts plutôt que comme un multiplicateur de puissance.
Ce que les Européens sont encore prêts à financer ensemble
C’est le véritable test du débat sur le prochain MFF. Il ne s’agit pas de savoir si les gouvernements peuvent grappiller quelques décimales dans la négociation, mais de savoir s’ils sont capables d’expliquer à leurs citoyens ce qu’achète réellement la dépense collective. S’ils échouent, la discussion sera une fois de plus capturée par la petite politique des soldes nets et des ressentiments nationaux. S’ils réussissent, l’argument est parfaitement défendable : un euro placé dans le budget commun n’est pas perdu, il est valorisé. Le choix n’est pas seulement budgétaire. Il est politique. Et peut-être même moral : savoir si l’Europe veut continuer à additionner ses peurs nationales, ou recommencer à mutualiser ses forces.
* Cadre financier pluriannuel (CFP) de l’Union européenne.
Harry Tuinder est un expert international en droit et en politiques publiques, fort de plus de 25 ans d’expérience au sein de la Commission européenne, avec une spécialisation dans la coopération scientifique européenne et internationale. Il a été le premier conseiller juridique de l’Organisation internationale ITER pour l’énergie de fusion et a dirigé l’équipe de négociation de la Commission européenne chargée de la rédaction de l’Accord ITER, un accord international majeur encadrant la recherche mondiale sur l’énergie de fusion. Il a également été secrétaire exécutif du European Centre for Space Law à l’Agence spatiale européenne et membre associé du corps professoral de l’International Space University à Strasbourg. Il a enseigné le droit spatial et le droit des télécommunications dans des universités et instituts aux Pays-Bas, aux États-Unis, en Autriche, en Suède, en Allemagne, en Thaïlande, en France, au Chili et au Canada.
🇬🇧 English version
Brussels This Week by Harry Tuinder. Why the EU budget is not just a bill
Brussels This Week, Brussels has a talent for making big political choices look like mere accounting exercises. The next Multiannual Financial Framework, the European Union’s seven-year budget, is a perfect example. It will be presented in tables, percentages and negotiating boxes. But the real question is neither technical nor bureaucratic. It is brutally simple: what are Europeans still prepared to do together, and pay for together?
That question is no longer abstract. The next MFF is not about marginal adjustments. It is about a substantial increase in the common budget, one that in current discussions amounts to roughly 40 per cent more than the present framework. That is what gives the debate its political charge. For national leaders, the difficulty is obvious. At home, they speak the language of restraint: deficits must fall, spending must be controlled, sacrifices are necessary, budgets must tighten. In Brussels, those same leaders may soon have to defend a significantly higher contribution to the Union’s long-term budget. To many citizens, the message sounds contradictory before it is even explained.
And that is precisely the problem: it is almost never explained.
The EU budget is not a reimbursement machine
The European budget is usually presented as if it were a bill. A cost. A transfer outwards. The debate quickly narrows into the same tired arithmetic: how much does France pay, how much does it get back, who are the winners, who are the losers? It is the language of the cashier’s desk: neat, intuitive, politically convenient, and deeply misleading. Because the EU budget is not designed as a reimbursement machine. It is a mechanism of collective investment.
The current MFF, covering 2021 to 2027, amounts to roughly 1.13 per cent of the Union’s gross national income. Even with a significant rise, the European budget would remain small when set against the scale of what member states expect it to do. Agriculture, cohesion, research, industrial policy, support for Ukraine, border management, energy resilience, security and defence: all of this is now loaded onto a budget that, in relative terms, remains remarkably modest. Europe’s real habit is not lavish spending. It is expecting strategic results from limited common means.
This is why the coming negotiation matters. European governments cannot go on demanding more action from the Union while pretending that action has no price. If they want Europe to shoulder more responsibilities, then the budget has to reflect that reality. The uncomfortable part is not the economics. It is the politics of explaining it.
Net contributors and net beneficiaries
The financing principle itself is straightforward enough. Contributions are based largely on gross national income, so richer countries pay more. That inevitably creates net contributors and net beneficiaries. Countries that receive large cohesion transfers can end up with a positive budgetary balance worth 2 to 4 per cent of GDP. Bigger and wealthier member states such as France, Germany or the Netherlands tend to be net contributors, with negative balances in the region of 0.4 to 0.6 per cent of GDP.
This is where the anti-Brussels narrative usually stops, because at first sight it sounds powerful. Why should a country pay more than it gets back? Why should a government ask its citizens for budget discipline at home while sending more money to Brussels?
The answer is simple, but it requires leaders to speak honestly. A euro paid into the European budget is not supposed to return as the same euro, stamped and redirected. That is not the logic of the system. The point of the common budget is that one euro placed in the shared pot does more there than it would do if left fragmented in twenty-seven national compartments. It finances common goods, reduces duplication, supports weaker regions so they become stronger markets, and underpins the economic and political architecture from which all member states benefit, especially the larger ones.
This is the part that should not be difficult for a head of government to explain, yet often is. If a leader tells citizens only that the national contribution is rising, then of course the message sounds punitive. But if that leader explains what happens to that euro once it enters the common budget, the picture changes. It does not disappear into Brussels. It is pooled, multiplied and redeployed through policies that individual states would struggle to finance as effectively alone. Some of it returns visibly through agriculture, regional development, research or infrastructure. Some of it returns less visibly, but more powerfully, through a stronger single market.
The single market, the less visible return on the EU budget
And that single market is where the larger return lies. For France, the net budgetary balance tells only part of the story. France may be a net contributor on paper, but it benefits from an economic space of 450 million consumers, from common rules, lower barriers, integrated supply chains, coordinated investment and more prosperous partners. Cohesion spending in another member state is not simply money handed away. It helps create roads on which goods move, markets in which French firms sell, regions in which French companies invest, and economies that buy French products. It helps make the wider system function.
That is why reducing the European budget to a national profit-and-loss account misses the point. The return on the common budget is not measured only by what comes back directly to the Treasury. It is measured by the additional growth, stability and strategic capacity generated by acting together. Studies on the single market have long shown that its economic gains for member states far exceed what can be seen in the annual budget ledger. The common budget is not the whole explanation for those gains, but it is one of the tools that helps sustain them.
A contradiction more apparent than real
Seen in that light, the political dilemma begins to look less insoluble. Yes, it is difficult for governments to ask for restraint nationally while defending a larger European contribution. But it becomes much less difficult if they explain, clearly and without evasion, that these are not contradictory moves. National restraint is about limited domestic resources and hard choices. A larger EU budget, if well used, is about multiplying the effect of those resources through common action. The contradiction is only apparent if Europe is understood as a cost centre rather than a force multiplier.
What Europeans are still prepared to fund together
This is the real test of the next MFF debate. Not whether governments can negotiate percentages down by a decimal point or two, but whether they can explain to their citizens what collective spending actually buys. If they fail to do so, the discussion will once again be captured by the small politics of net balances and national resentment. If they succeed, the argument is perfectly defensible: one euro placed in the common budget is not lost, it is leveraged.
The choice is not only budgetary. It is political. Perhaps even moral: whether Europe wants to go on adding up its national fears, or start pooling its strength again.
Harry Tuinder is an international legal and policy expert with over 25 years of experience at the European Commission, specializing in European and international scientific cooperation. He served as the first Legal Advisor to the ITER International Fusion Energy Organisation and led the European Commission’s negotiating team in drafting the ITER Agreement, a major international agreement governing global fusion energy research. He also served as Executive Secretary of the European Centre for Space Law at the European Space Agency and has been an Associate Faculty member of the International Space University in Strasbourg. He has lectured on space and telecommunications law at universities and institutes in the Netherlands, the United States, Austria, Sweden, Germany, Thailand, France, Chile, and Canada.



