Publié le 30 avril 2026 à 10h10 - Dernière mise à jour le 30 avril 2026 à 10h10
Jean-François Bernardin nous a quittés le 15 avril dernier. Né en 1936, diplômé d’HEC et de Sciences-Po, Jean-François Bernardin fut avant tout un chef d’entreprise dans le domaine de la distribution. A ce titre, il fut membre, puis président de la CCI Versailles -Val-d’Oise -Yvelines. Il est élu à la présidence de l’Assemblée des chambres françaises de commerce et d’industrie (ACFCI) de 2001 à 2010.
Avec lui disparaît l’une des figures les plus originales et les plus lucides du monde consulaire français. Un homme qui ne se satisfaisait jamais des apparences, qui allait toujours chercher derrière les organisations ce qui les animait : les volontés d’entreprendre, la réalité des métiers et des compétences, la vitalité des territoires et cette nécessité impérieuse d’anticiper pour ne pas subir.
J’ai eu la chance de le connaître en tant que directeur de l’intelligence économique, de l’innovation et des TIC à l’Assemblée des chambres françaises de commerce et d’industrie. Ce fut une chance rare que de travailler auprès d’un homme capable d’articuler la vision stratégique et le sens du terrain, la modernité et l’enracinement.
Un libéral qui savait que la liberté se conquiert
Le président Bernardin était profondément libéral mais d’un libéralisme exigeant, qui n’avait rien à voir avec le libéralisme de façade consistant à se défausser sur le marché. Il comprenait que dans un monde d’hyperconcurrence mondialisée, la liberté économique des entreprises ne se décrète pas : elle se prépare, elle se construit, elle est une arme. C’est pourquoi, dès son élection à la présidence de l’ACFCI en 2001, il fit de la réforme du réseau consulaire, de la formation et de l’apprentissage des priorités.
C’est en ce sens aussi, pensait-il, que la démarche d’intelligence économique permettait d’outiller la liberté d’entreprendre. Il en fit l’un des axes stratégiques importants de la mandature au moment où la France avançait désarmée à cet égard depuis 1998. Le Premier ministre Lionel Jospin n’avait pas reconduit la politique de compétitivité et de sécurité économique imaginée par le préfet Rémy Pautrat. Il faudra attendre 2003 avec la nomination d’Alain Juillet au poste de Haut responsable à l’intelligence économique auprès de Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre.
Le 8 novembre 2001, à l’occasion de son allocution introductive aux 4e Rencontres nationales de l’intelligence économique, en présence du ministre de l’Industrie, Christian Pierret, il avait posé le diagnostic avec sa clarté habituelle : les entreprises ont toujours eu besoin d’information, mais la situation contemporaine radicalise cette nécessité. S’exprimait ici la conviction d’un chef d’entreprise qui avait mesuré, dans sa propre expérience, ce que la maîtrise de l’information stratégique et la sécurité économique pouvait changer.
Le choix des PME et des territoires une conviction
Alors que les grandes stratégies industrielles se construisaient autour des champions nationaux, que la désindustrialisation, notamment à travers les délocalisations, s’accélérait, le président Bernardin replaçait au cœur de la performance globale nationale, les TPE – PME et les territoires, l’âme même de son projet.
Il avait compris, bien avant que cela ne s’impose, que l’intelligence économique s’adressait aussi aux PME, aux écosystèmes vulnérables aux prédateurs, aux ruptures de marché, aux retournements technologiques. Doter le tissu productif de proximité d’une véritable culture de veille, de sécurité et d’anticipation : voilà ce qu’il demandait au réseau consulaire d’accomplir.
C’est dans cet esprit qu’il fit voter, dès 2004, en Assemblée générale de l’ACFCI, les Organisations Régionales d’Intelligence Stratégique (ORIS) — des systèmes locaux, souples d’information, d’alerte et d’analyse, au plus près des dynamiques de marchés, destinés à fournir aux entreprises comme aux “stratèges territoriaux” des informations pertinentes et opérationnelles en temps réel. J’eus l’honneur de concevoir et développer ce concept et ses premières mises en œuvre sous son autorité et celle du directeur général de l’époque, Jean-Christophe de Bouteiller. Il reste aujourd’hui d’une actualité brûlante à l’heure où la souveraineté économique mise à mal par la situation de polycrise, redevient une urgence nationale et européenne.
Un pont entre la politique publique et l’intelligence de terrain
Le président Bernardin avait aussi le sens des alliances nécessaires, lorsqu’il invita Alain Juillet, le récent Haut responsable à l’intelligence économique auprès du Premier ministre, à intervenir devant l’Assemblée générale des présidents de CCI. Nous étions en juin 2005. Ce geste symbolisait sa conviction profonde : que l’intelligence économique ne pouvait réussir qu’à cette condition, que la puissance publique et le réseau consulaire travaillent ensemble, dans un mouvement de co-production d’actions de proximité et d’actions internationales. Il nommait cela « réussir ensemble ».
Je me souviens de nos échanges à propos du lien entre intelligence économique et politique industrielle. Il restait frappé par le rapport du Conseil d’analyse économique « Désindustrialisation-Délocalisations » de novembre 2004 qui pointait la gravité de la situation analysée et formulée comme « perte de la substance industrielle » de la France. Il s’alarmait du « déficit de pilotage stratégique », de l’absence d’un état des lieux partagé des actifs technologiques clés de la France, l’absence de système d’alerte sur les dépendances, notamment en compétences et formation. Il souhaitait que les CCI contribuent à combler ces vides, en partenariat avec l’État et les Régions – parce que « la proximité, disait-il souvent, leur donnait une connaissance intime du tissu productif et des cultures industrielles et d’entreprise de chaque territoire ».
La grande réforme – penser régional, agir local
Sa présidence fut aussi celle d’une réforme structurelle courageuse du réseau des CCI, conduite sans que « l’État-tutelle » la lui impose. Il avait coutume de remarquer avec une fierté tranquille : « Nous sommes, me semble-t-il, le seul organisme collectif qui se soit réformé profondément sans que personne ne le lui demande ». Il avait ainsi convaincu l’Assemblée des CCI de procéder volontairement à la fusion d’une quarantaine de chambres, trop petites pour répondre aux défis de leur époque. Sa boussole restait invariable : « Penser à l’échelle régionale, agir à l’échelle départementale ». Perdre la proximité – que les CCI renforçaient par des fusions, c’était perdre la légitimité.
Une dernière parole, toujours lucide
Son entretien accordé à Sociologies Pratiques en 2024 montrait que le temps n’avait rien émoussé. Il y dénonçait avec la même vigueur les dégâts de la commission Attali (2007-2008), qui avait, selon lui, asphyxié les chambres en leur supprimant la moitié de leurs ressources fiscales et en ponctionnant leurs réserves. Il y rappelait, ce qu’il avait toujours cru et qui demeure encore aujourd’hui au cœur des débats sur la dette : « La prospérité d’un pays repose sur ses entreprises. Sans elles, pas d’emploi, pas de services publics. »
Ce que nous lui devons
Jean-François Bernardin a lutté contre la crise des corps intermédiaires et contre le scénario des prospectivistes qui, en 2016, dessinaient la vision à 2038 d’une mondialisation agrégeant les territoires et dissolvant leurs identités. Le président Bernardin était convaincu qu’en restant libre d’entreprendre grâce au réseau des CCI, il était collectivement possible de ne pas subir la mondialisation. La priorité était de l’analyser, de l’anticiper, de s’y projeter en stratégie, aussi grâce à l’intelligence économique.
Pour ceux qui ont eu la chance de travailler à ses côtés, il reste une figure de référence : celle de l’homme aux saines et franches colères, celle de l’homme qui écoutait et consultait avant de décider, celui qui savait que « les grands mouvements qui peuvent changer notre vie collective viennent d’en bas ».
À Jean-François Bernardin – avec ma gratitude et mon admiration.
Philippe Clerc, Président de l’Académie de l’Intelligence Économique, ancien directeur de l’intelligence économique, de l’innovation et des TIC à l’ACFCI.



