Jean-Baptiste Andrea Prix Goncourt 2023 – Anne Scott, Prix Renaudot

Entre Jean-Baptiste Andrea et les éditions de L’iconoclaste c’est une histoire de complicité et de confiance réciproques. Après trois livres publiés, à savoir « Ma reine » (2017), « Cent millions d’années et un jour » (2019), et « Des diables et des saints » (2021), voici « Veiller sur elle » pour lequel l’auteur, un Cannois de 52 ans, vient d’obtenir le Prix Goncourt 2023 toujours édité à L’iconoclaste.

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Jean-Baptiste Andréa un roman généreux qui est un voyage (Photo Jean-Rémi Barland)

Ce ne fut toutefois pas sans peine puisque la décision finale s’est faite au…..14e tour, 5 voix à 5 le vote du Président Didier Decoin (comme l’an dernier d’ailleurs) comptant double à ce moment-là. Joie et émotion, larmes versées dans le taxi se dirigeant vers Drouant, pour recevoir la distinction, Jean-Baptiste Andrea confiait alors qu’il ne pensait pas vivre un moment pareil. Et c’est avec lui les lecteurs qui ont de quoi se réjouir. Ce livre magnifique, puissant, mêle récit fantastique, histoire familiale et politique, traversée du XXe siècle et en particulier celle de l’Italie, hymne à la Nature, récit d’un amour défiant le temps, et portrait d’une femme rebelle. Un qui vous émeut vous réjouit et vous emporte.

Un livre-monde

Voilà en effet un livre monde qui évoque l’Histoire de l’Italie de la première moitié du XXe siècle avec plongée dans Rome « la ville des premières fois » pour le narrateur, l’élection le 2 mars 1939 d’Eugenio Pacelli au rang de pape sous le nom de Pie XII. Sans oublier l’engagement militaire du poète Gabriele D’Annunzio menant la 87e escadrille, la Serenissima jusqu’à Vienne lors d’un vol jugé impossible, de plus de mille kilomètres, de sept heures-dix qui en 1918 avait pris de court les Autrichiens, puisqu’au lieu de bombarder la ville on avait lâché des tracts incitant ses habitants à capituler. La pendaison par les pieds de Mussolini, la traversée de Savone ayant offert deux papes à l’Italie, Sixte IV et Jules II, tout ce que le pays compte de personnalités publiques influentes.. l’auteur n’oublie rien ni personne.

Un livre fleuve où coule la passion dévorante de Michelangelo Vitaliani, surnommé Mimo, un petit «Rital» né en France en 1904 et qui ne découvrit son pays qu’en octobre 1916, en compagnie d’un ivrogne et d’un papillon, pour la belle Viola Orsini. Le roman d’amour d’un ver de terre amoureux d’une étoile, Mimo, le pauvre et Viola, la riche héritière d’une famille prestigieuse, ayant passé son enfance à l’ombre d’un palais génois, s’unissant autour du désir de s’envoler, au sens propre du terme pour la jeune fille et s’élever socialement pour ce garçon apprenti aux mains d’or, tristement exploité chez un sculpteur. Il y a tout cela et plus encore dans « Veiller sur elle » le plus beau livre de Jean-Baptiste Andréa. Un livre puissant dont on ajoutera que saga familiale rappelant « Le guépard » l’unique roman de l’écrivain et aristocrate italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa paru en 1958 à titre posthume, il est habité par la grâce et nourrit ses multiples intrigues d’un style poétique, flamboyant, faisant apparaître l’humanité des sans-grades et l’arrogance des puissants.

Il y a par exemple un peu du Thénardier de Victor Hugo dans l’attitude du sculpteur fort médiocre Zio Alberto envers son apprenti Mimo. C’est aussi un roman social et poétique, fixant son intrigue principale sur deux êtres qui n’auraient jamais du se rencontrer. « Veiller sur elle » présente par petites touches, comme des tableaux en fait, la vérité bouleversante de ses personnages. Viola, enfermée dans son corps alors qu’elle rêve d’anticonformisme, surnommée « la femme ourse », (je vous laisse découvrir pourquoi), aimant s’allonger sur les tombes des cimetières, funambule « en équilibre sur une frontière trouble tracée entre deux mondes » certains dirent entre la raison et la folie, nous émeut par sa fragilité et la puissance de sa volonté. Mimo dont on fait la connaissance au seuil de sa vie en 1986 dans une abbaye piémontaise où il vit reclus depuis une quarantaine d’années sans avoir prononcé ses voeux, se remémore en fait sa relation quasi fusionnelle avec Viola et l’histoire de son chef d’oeuvre : une mystérieuse statue, troublant ceux qui la voyaient, à tel point que le Vatican a décidé de la soustraire à la vue de tous. Bousculant la chronologie, se faisant tour manuel esthétique, réflexion politique sur le pouvoir, et la lutte des classes fait de dialogues percutants et de descriptions panthéistes montrant dans quels univers se déploient les hommes et les femmes peuplant le récit, « Veiller sur elle » possède une structure elle aussi originale. Sa particularité est de donner la parole à un narrateur unique et omniscient qui nous nous fait découvrir son existence et celle de ses proches par son seul point de vue. De cette approche stendhalienne naît aussi la magie de ce roman ample, généreux, inoubliable à ranger du côté du « Soleil des Scorta » de Laurent Gaudé.

Jean-Rémi BARLAND

Jean-Baptiste Andrea, « Veiller sur elle, L’Iconoclaste 580 pages, 22,50 €

Anne Scott, Prix Renaudot pour « Les insolents »

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Quant au livre d’Anne Scott «Les insolents» qui vient d’obtenir le Prix Renaudot 2023 on pourrait parler plutôt d’un roman sonate faisant entendre une petite musique de l’âme. Point d’Italie, ici mais plongée dans le Finistère où nous découvrons l’échappée belle d’Alex, compositrice de presque cinquante ans qui décide de quitter la capitale pour s’installer au milieu de nulle part afin de se reconstruire. Les deux amis avec lesquels elle forme un trio inséparable se prénomment Margot et Jacques. Celui-ci est un homosexuel qui couche avec des mannequins. Quant à Margot, elle demeure rongée par l’anxiété. Leurs propos croisés nourrissent une partie de ce roman où sont traités aussi les rapports parents-enfants. Mais c’est en croisant de temps en temps un certain Léo que les choses changeront véritablement pour Alex. Illustrant l’idée exprimée en ces termes dès l’incipit du livre : « La plupart des gens sont seuls, ou se sentent seuls, ou ont peut-être peur de l’être ». « Les Insolents » est un fantastique hymne à la liberté.  Et brosse un portrait de femme complexe et décomplexée. Proche de Virginie Despentes, signataire de « Superstars » sacré « premier roman pop français crédible » qui lui a valu d’être qualifiée d’auteur culte, Anne Scott fait partie du mouvement « Génération X » et on la classe également parmi les écrivains du postmodernisme. C’est en tout cas une styliste inventive dont on saluera l’étude acérée de la psychologie des protagonistes le rejet de tout conformisme (notamment avec des pages sur la liberté sexuelle), et l’éloge constant du mentir-vrai romanesque d’où surgit cette pépite issue de la pensée d’un personnage : «Quand on écrit des phrases aussi belles, c’est simplement qu’on en est capable, pas nécessairement qu’on peut les vivre».

Jean-Rémi BARLAND

« Les insolents » par Anne Scott. Calmann-Lévy. 194 pages, 18 €

 

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