Je commence toujours mes cours avec cette idée un peu mystique, mais somme toute banale : la langue que nous parlons est un don. C’est ce que disent les poètes, la Torah et les Évangiles. Joseph Brodsky, le plus grand poète russe de la deuxième moitié du XXᵉ siècle, disait dans son discours de réception du prix Nobel : « La seule chose à laquelle je croie, la seule chose qui me réconforte dans la vie, c’est la langue. Si je devais créer Dieu pour moi-même, quelqu’un ou quelque chose qui gouverne le monde sans partage, ce serait la langue. La langue qui nous a été donnée est un véritable don. Le plus sacré de ce que nous possédons, ce ne sont pas les icônes, ce n’est pas notre histoire, c’est notre langue. »

Dans le troisième verset du Livre de la Genèse, après avoir séparé la terre des cieux, « Dieu dit : “Qu’il se fasse de la lumière”. Et il se fit de la lumière. » La lumière est donc le résultat de la parole divine. Et toute la création commence par cette parole : « Dieu dit. » La parole est ainsi promesse de vie, affirmation de l’existence de l’être. Dieu, invisible, ne se manifeste que par le langage, qui est la condition même de l’Homme.
L’Évangile selon saint Jean commence ainsi : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu. Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.»
Quelles que soient les voies de l’exégèse théologique de ce verset -que Jésus se soit révélé par la parole divine ou qu’il ait été lui-même cette parole-, ce qui nous importe ici, c’est la primauté de la parole sur tout. Au commencement, il y a toujours la parole. À la fin aussi. C’est pourquoi on parle souvent des « derniers mots » du défunt, comme si le passage de la vie à la mort devait s’accompagner d’une ultime marque verbale.
Parole – pharmakon
Pharmakon est un mot qui signifie à la fois remède et poison : deux sens opposés réunis dans un même terme. Mais ces significations ne coexistent pas paisiblement ; elles se contaminent mutuellement, créant ce que l’on appelle une amphibologie, c’est-à-dire une ambiguïté constitutive.
Dans le Phèdre, Socrate rapporte un mythe égyptien où le dieu de l’écriture, Theuth, présente son invention au roi Thamous. Theuth décrit l’écriture comme un pharmakon, un remède destiné à renforcer la mémoire. Thamous lui répond au contraire que ce pharmakon est un poison : loin de fortifier la mémoire, l’écriture la fait dépérir et ne laisse qu’une apparence de savoir, qui aggrave encore l’empoisonnement.
Souvent, on joue avec cette polysémie du terme pour rendre compte des usages de la langue : remède lorsque la langue sert de médium thérapeutique à ceux qui soignent l’âme par la parole ; poison lorsqu’elle devient arme de destruction -manipulation, démagogie, idéologies crapuleuses.
Dans son Journal intitulé La Langue du Troisième Reich, Victor Klemperer, philologue juif allemand qui a survécu à l’extermination grâce au courage de sa femme allemande, témoin du travail d’empoisonnement de la langue, remarquait : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps, l’effet toxique se fait sentir.»
La langue nazie, langue d’une idéologie mortifère, est entièrement une création humaine. La langue soviétique aussi. Dans les sociétés totalitaires, la langue est le premier indice de la terreur idéologique. Elle devient le dépotoir des idéologies tout en étant la source de leur production. La dichotomisation du vocabulaire ne supporte aucune gradation entre le bien et le mal : l’Allemand s’oppose au Juif, l’homme soviétique au capitaliste de l’Occident pourri, le prolétaire au bourgeois.
Parole – erion
De nos jours, on entend souvent parler de l’orwellisation de la langue commune, celle où l’inversion sémantique fonctionne comme principe producteur principal. Mais plus encore que la langue orwellienne, c’est la langue de coton, la langue-erion[1], que l’on observe dans notre société.
Ce terme m’a été inspiré par mon ex-compatriote Vladimir Boukovsky, dissident soviétique et auteur notamment de Cette lancinante douleur de la liberté, où, parlant de l’Occident, il écrivait : « Nous étions placés en URSS dans des conditions plus que pénibles, nous avions devant nous un épais mur de béton armé ; mais, à condition de le vouloir vraiment, on pouvait réussir à percer ce mur. Ici, c’est un mur de coton qui nous enveloppe de partout. »[2]
Inséparable des régimes politiques en vigueur, la parole, dans la société démocratique, n’est plus aussi ostensiblement poison. Elle n’est plus non plus clairement un remède. Ce n’est ni le béton armé de la tyrannie, ni l’acier du totalitarisme. C’est du fluide, du vivre-ensemble, de l’inclusif, du diversitaire, du celles et ceux, du chacun et chacune, avec tous ceux et toutes celles qui, dans la bienveillance et la tolérance, dans la parité et la sororité, vous enveloppent dans le coton du non-sens – dans le vide abyssal d’une parole ouateuse, sans référent ni réel.
Les écoles proposent désormais aux élèves des sorties pour mieux « vivre ensemble », afin de découvrir par exemple « l’esplanade des religions ». Les directeurs d’établissements, de tous horizons, arborent fièrement le label « inclusif », tandis que les recruteurs s’intéressent au degré de «bienveillance » manifesté envers « l’Autre ». Les commissions « paritaires », quant à elles, veillent à la « parité » et à « l’égalité ».
Il est fort probable que cette langue de coton ne soit qu’un prélude à de nouvelles formes de servitude -certaines parfaitement volontaires. Vaclav Havel en donne une illustration saisissante dans Le Pouvoir des sans-pouvoir. Il y décrit un marchand de légumes qui affiche dans la vitrine de son échoppe un petit panneau proclamant : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». Ce n’est pas qu’il y croie, ni qu’on le lui ait imposé ; il le fait parce qu’il pense que c’est convenable. Ce panneau ne témoigne pas de l’union des prolétaires, mais de la volonté d’être « en règle », de ne pas attirer d’ennuis, de parler comme il faut et de se comporter comme on l’attend de lui.
De la même manière, notre époque s’enveloppe dans une langue qui rassure, adoucit et uniformise. Ce vocabulaire ouateux, sous prétexte d’ouverture et d’harmonie, finit par dissoudre la pensée critique et la liberté d’expression. La langue de coton devient l’instrument d’une docilité consentie, une brume qui étouffe doucement la parole libre.
Yana Grinshpun, éminente linguiste et maître de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, incarne avec brio l’excellence académique au croisement des langues et des discours. Spécialiste reconnue de la linguistique énonciative, de l’argumentation et de l’analyse du discours, elle excelle dans l’exploration des dynamiques langagières contemporaines, des héritages antiques aux dérives idéologiques modernes. Polyglotte accomplie (français, espagnol, anglais, russe, hébreu), elle dispense des conférences internationales et est l’auteure de nombreuses contributions dans des revues et ouvrages.
[1] Erion-coton en grec ancien
[2] V. Bukovsky, 1981, OPera Mundi, p. 57




