Marseille – Friche la Belle de Mai. Feydeau en Doc Martens : «Le Dindon» version punk par Aurore Fattier

Aurore Fattier dépoussière Le Dindon en le propulsant dans un cabaret punk post-#MeToo : un Feydeau trash, joyeusement dérangeant et d’une précision redoutable. Portée par une troupe en état de grâce, cette relecture joue la farce comme une fête noire où la vidéo, le chant et le travestissement démultiplient le plaisir du chaos… très organisé.

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Le Dindon (Photo Simon Gosselin)

Le Feydeau post-#MeToo : une farce qui griffe

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(Photo Simon Gosselin)

Il faut d’abord rappeler l’intrigue du Dindon. Pontagnac, séducteur invétéré, poursuit Lucienne jusque chez elle. Il découvre alors que son mari n’est autre que Vatelin, un vieil ami. L’incident semble se régler sur le moment : Vatelin, qui connaît Pontagnac, lui pardonne. Mais Lucienne est également courtisée par Redillon, proche du couple. Un élément inattendu vient bientôt dérégler la mécanique : Maggy, ancienne maîtresse de Vatelin à l’époque où il vivait à Londres, débarque à l’improviste. Pontagnac s’empare de l’occasion pour persuader Lucienne que son mari la trompe, allant jusqu’à lui « en apporter la preuve » lors d’un rendez-vous à l’hôtel entre Vatelin et Maggy. Lucienne se tourne finalement vers Redillon plutôt que vers Pontagnac. Mme Pontagnac décide de divorcer. Vatelin, de son côté, assure à sa femme que Maggy ne l’intéresse pas et le couple se reforme. Redillon se réconcilie avec Armandine. Pontagnac, lui, se retrouve seul : il est bien le dindon de la farce.

Créée au CDN d’Orléans puis reprise à La Friche de la Belle de Mai à Marseille, la mise en scène d’Aurore Fattier revendique une relecture libre et frontale de Feydeau. Loin du lustre bourgeois souvent associé à l’auteur, le spectacle déplace la farce dans un imaginaire plus âpre, à l’aune d’un monde post-#MeToo. La note d’intention annonce un « moment empreint de la violence et de l’hypocrisie des rapports sexuels contemporains », où « les orgies dissimulées aux plus hauts niveaux du pouvoir ne sont pas très loin », avant de promettre « une nuit peuplée de surprises délicieuses » et de rendre à Feydeau son titre d’« auteur le plus punk du XXe siècle ».

L’engagement féministe de la metteuse en scène irrigue l’ensemble : les figures masculines prédatrices, persuadées que tout leur est permis, se trouvent ici sévèrement épinglées, tandis que Lucienne apparaît d’emblée plus lucide et plus solide que les hommes qui l’entourent. Sur le plan formel, le spectacle s’inscrit dans une démarche expérimentale : un théâtre « léger », itinérant, attentif à l’écologie (matériaux de récupération), porté par des interprètes multi-usages. Le jeu flirte parfois avec l’outrance et la crudité, sans basculer dans la vulgarité.

Une troupe en état de grâce

Le travail collectif impressionne : les interprètes s’emparent de la farce avec une énergie communicative et une précision remarquable. La diction, particulièrement soignée, permet d’entendre le texte de Feydeau dans toute sa netteté, tout en l’inscrivant dans un univers scénique résolument contemporain. La mise en scène ne se limite pas à une restitution : Aurore Fattier y insère aussi un extrait de David Herbert Lawrence – l’auteur de « L’Amant de Lady Chatterley »-, intitulé « La beauté malade », un essai consacré au corps dans la peinture anglaise où il est notamment question de la syphilis. Cet ajout fait écho à une partie de l’action située longuement dans un hôtel de passe.

Le spectacle intègre également des séquences chantées. Dès l’ouverture, Thomas Gonzalez multiplie les figures (Soldignac, l’Anglais, le Marseillais, Mme d’Alberbille…) dans un numéro à la drôlerie assumée. Autre moment marquant : Peggy Lee Cooper (la Gérante) interprète au micro «Comme au théâtre » de Cora Vaucaire, chanson rendue célèbre aussi par Danielle Darrieux, dans un instant plus suspendu et sensible.

La distribution, largement sollicitée, se distingue par sa cohésion : Ivandros Serodios (Maggy), Maxence Tual (Pontagnac et Pinchard), Vanessa Forte (Lucienne), Marie-Noëlle (Mme Pinchard et Gerome), Félicien Fonsino (Victor), Vincent Lécuyer (Vatelin), Claude Schmitz (Redillon) et Geoffroy Rondeau, méconnaissable en Mme Pontagnac et Armandine, composent un ensemble où l’écoute et le rythme priment sur l’effet individuel. Chorégraphies, déguisements et circulation permanente nourrissent ce qui ressemble à un « joyeux foutoir »,  en réalité très organisé.

Vidéo, cabaret punk et jubilation de la catastrophe

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(Photo Simon Gosselin)

Le deuxième acte bascule dans un cabaret punk, inspiré de l’hôtel Terminus où Feydeau a terminé sa vie. Dans cet espace nocturne, le chant, la danse, la magie et le travestissement viennent densifier la farce, tandis que la vidéo, caméra au poing, ne se contente pas d’illustrer : elle fabrique des hors-champs et dédouble le regard. Le spectateur est ainsi amené à recomposer l’action en direct, comme un monteur. Aurore Fattier résume ce dispositif : « Il assiste à une représentation qu’il augmente de tout ce qui se passe à l’extérieur du plateau. Feydeau réussit à créer une catastrophe gigantesque en superposant les ingrédients. » Et d’ajouter : « Cela nous permet de mettre en jeu cette jubilation à voir les accidents arriver et s’enchaîner. »

Dans cette version, le harceleur sûr de lui, libidineux et persuadé d’être intouchable, devient le perdant flamboyant : le « dindon » ne se contente plus d’être la victime du mécanisme, il se retrouve au centre d’une fête qui le déborde. La satire fonctionne sans leçon de morale plaquée : le rire naît de la bêtise exhibée, de la mécanique qui s’emballe, et de l’art, très feydolien, de pousser la catastrophe jusqu’à l’ivresse. Même si certains ajouts peuvent prêter à discussion, l’ensemble s’impose comme un théâtre qui prend des risques, assume l’outrance et laisse une empreinte durable.

Jean-Rémi Barland

« Le Dindon » de Feydeau, mise en scène d’Aurore Fattier, à la Friche la Belle de Mai –  41 rue Jobin, 13003 Marseille, du 20 au 24 janvier à 20 heures (sauf mercredi à 19 heures), samedi à 15 heures.  Plus d’info et réservations : lafriche.org

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