Marseille -La Criée. Joann Sfar fait triompher le dessin, la musique et la fraternité

Publié le 1 juin 2026 à 7h45 - Dernière mise à jour le 1 juin 2026 à 7h17

Entouré de musiciens virtuoses, l’auteur du Chat du Rabbin a offert à une Criée comble un concert dessiné où se sont mêlés jazz, littérature, souvenirs personnels et messages de fraternité. Une soirée intense et chaleureuse qui a largement dissipé les tensions ayant précédé sa venue à Marseille.

Destimed Les musiciens autour de Joann Sfar Photo Baptiste de Ville dAvray
Concert dessiné – L’Histoire en nous – Terre de sang
Joann Sfar entouré des musiciens Frank Anastasio, Marcello Marella, Steven Reinhardt © Baptiste de Ville d’Avray

Lorsque le public pénètre dans la salle Déméter de La Criée, déjà comble, Joann Sfar est à son poste. Devant lui, une table de travail, quelques feuilles, de l’encre de Chine et un rétroprojecteur qui retransmet sur grand écran chacun de ses gestes. Avant même le premier trait, l’auteur prévient avec humour qu’il dessine encore en noir et blanc : « Les couleurs, c’est quand ça a commencé ». Très vite, le dessinateur est rejoint par Frank Anastasio, Marcello Marella et Steven Reinhardt. Sur l’écran apparaît alors une inscription simple, tracée à l’encre de Chine : « Salut Marseille ». Le ton de la soirée est donné.

Des paroles de paix en guise de prélude

Destimed Joann Sfar Photo Baptiste de Ville dAvray pour Oh LES BEAUX JOURS
Concert dessiné –
Joann Sfar © Baptiste de Ville d’Avray

Les jours précédant le spectacle avaient été marqués par plusieurs appels à empêcher sa tenue. Devant le théâtre, deux groupes se font effectivement face. Les uns soutiennent l’auteur du Chat du Rabbin, les autres dénoncent sa présence en brandissant des drapeaux palestiniens. Mais les craintes d’affrontements ne se concrétisent pas. Sous l’œil attentif des forces de l’ordre et de Robin Renucci, directeur de La Criée, le calme l’emporte.

Sur scène, Joann Sfar choisit d’emblée le terrain du dialogue. « Le voyage qui m’a changé, c’est celui dans le monde palestinien », confie-t-il. « Je suis sensible à la cause des Palestiniens et à celle des Israéliens. Le point commun entre ces deux peuples, c’est le désespoir. » La salle écoute en silence. « Je ressens d’autant plus leurs souffrances que j’ai beaucoup parlé avec eux. Et tout mon combat est celui d’un homme de paix. Je vous remercie d’être là ce soir, cela me touche beaucoup. » Les applaudissements qui suivent sont longs et nourris.

Quand les dessins rencontrent la musique

La magie opère alors progressivement. Sous les yeux du public, les dessins naissent en direct tandis que les musiciens enchaînent airs tziganes, chansons venues de l’univers russe et reprises inattendues. Même « Bambino », immortalisé par Dalida, trouve ici une nouvelle couleur. Les images projetées dialoguent avec les notes. Un pharaon apparaît sous le pinceau de Sfar. L’artiste précise avec tendresse qu’il s’agit d’une évocation de son père. Le spectacle avance comme une conversation libre entre la musique et le dessin. Parmi les moments les plus émouvants figure l’hommage rendu à Joseph Kessel. Sfar raconte alors avoir appris quelques heures plus tôt le décès de Madame Klein, son institutrice de CM2. « C’est elle qui m’a fait découvrir Kessel », explique-t-il avec émotion. Les portraits dessinés de l’écrivain deviennent alors un hommage personnel à celle qui lui avait ouvert les portes de la littérature.

Une célébration de la fraternité

Au fil de la soirée, les références se croisent, les cultures dialoguent. Dieu s’adresse aux Tziganes. Les musiciens livrent une interprétation particulièrement émouvante des « Yeux noirs », célèbre romance populaire russe devenue au fil du temps un standard du jazz manouche. La violoniste Adèle Salomé rejoint également la scène, invitée par Joann Sfar et ses complices. L’énergie du spectacle gagne encore en intensité. Conçu autour de la parution de sa bande dessinée Terre de sang, ce concert dessiné prend peu à peu la forme d’un plaidoyer artistique pour le dialogue et le respect de l’autre.

Il se conclut presque naturellement sur « Bella Ciao », repris en chœur par un public conquis. Debout, la salle entière accompagne les dernières notes avant d’offrir aux artistes une longue standing ovation. Au-delà du spectacle, Joann Sfar aura surtout réussi à transformer une soirée annoncée comme délicate en un moment suspendu, où le dessin, la musique et les mots ont rappelé que l’art demeure parfois l’un des plus puissants langages de paix.

Jean-Rémi BARLAND

 

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