Marseille – Théâtre de La Criée- Robin Renucci met en scène et joue « La leçon » de Ionesco …

Une leçon de théâtre à voir ensuite au Théâtre du Bois de l’Aune à Aix-en-provence , au Théâtre du Chêne noir d’Avignon, au Théâtre d’Arles et au Centre dramatique national de Nice.

Destimed Ines Valarcher et Robin Renucci dans La Lecon. Photo Clement Vial
Ines Valarcher et Robin Renucci dans La Leçon (Photo Clément Vial)

Texte totalement improbable, faussement absurde, fait de ruptures de ton, drôles, déjantés, à l’univers surréaliste tournant au fantastique, « La leçon » de Ionesco est une longue suite d’apparentes incohérences mettant face à face un professeur et sa jeune élève (rôles créés le 20 février 1951 par Marcel Cuvelier et Rosette Zuchelli, Claude Mansard incarnant la bonne). Chef-d’oeuvre qui comme l’a noté dans son étude l’universitaire Marie-Claude Hubert « avec le Professeur de La Leçon, Ionesco fait entrer dans le répertoire occidental la figure du grand pervers. Désireux de montrer jusqu’où peut aller la paranoïa de ceux qui estiment détenir le savoir, de montrer que la volonté de puissance engendre le fanatisme, Ionesco porte à la scène, sans se soucier aucunement de réalisme, un professeur qui, dans une folie sans frein, accomplit jusqu’à quarante viols et meurtres dans la même journée. S’il ne caractérise pas du tout les personnages de La Leçon, c’est pour leur donner une dimension universelle.» Lui, écrit Ionesco, est d’abord « excessivement poli et très timide », tandis qu’elle, est « bien vivante, gaie dynamique ». Lorsque le langage devient instrument de domination, que peut-il advenir sinon le pire ? Robin Renucci, directeur de La Criée et comédien subtil, porte au plateau la modernité du texte de Ionesco et son théâtre violemment comique et dramatique.

La notion de transmission

Comment faire acte de partage des connaissances et créer du désir d’apprendre ? C’est d’abord la notion de transmission qui aura conduit Robin Renucci à raviver La Leçon. Dans ce texte le savoir est imposé. Un professeur reçoit une élève.  Mais, à mesure qu’il l’interroge sur la géographie, l’arithmétique, la linguistique, l’homme entre dans un délire langagier qui devient instrument de torture. La jeune fille est chosifiée, manipulée, abusée et finalement anéantie.
Pour mettre en scène ce texte dont il considère qu’il est important de le faire entendre à toutes et à tous et en particulier à la jeunesse, Robin Renucci choisit un lieu ouvert, un extérieur. « Tout le monde vous connaît ici », dit l’élève au professeur lorsqu’elle arrive. Une réplique dont il faut se souvenir à la fin de la pièce pour en saisir toute la résonance.

Une tragédie dentaire

Ne cherchez pas trop de logique dans le cours dispensé par un enseignant autoritaire, péremptoire, insupportable de vanité, fort peu pédagogue au demeurant qui s’extasie benoîtement aux réponses les plus simples données par son élève.  L’important est ailleurs, dans l’art de secouer les mots dans tous les sens. Si le genou du héros de « Thérapie » de David Lodge, en le faisant souffrir, mettra le feu aux poudres (roman sublime sans lien avec la pièce si ce n’est son climat), chez Ionesco ce sont les dents douloureuses de l’élève qui seront sans doute à l’origine d’un épilogue inattendu. Ce mal de dents, motif central de la pièce est traitée ici comme la traduction physique de l’intrusion du discours masculin dans le corps féminin. Plus la parole du Professeur s’impose, plus le corps de l’élève se fragilise, se tord, se dérobe. Le meurtre final n’apparaît alors non pas comme un excès soudain, mais comme l’aboutissement logique d’un continuum de violences.

Dans cette nouvelle production de « La leçon » le trio formé par le Professeur (Robin Renucci), l’Élève (Inès Valarcher) et la bonne Marie (Christine Pignet) donne vie à un face-à-face tendu et irréversible et stupéfie par sa force. Pour mettre en scène ce texte dont il considère qu’il est important de le faire entendre à toutes et à tous et en particulier à la jeunesse, Robin Renucci choisit un lieu ouvert, un extérieur.

Robin Renucci dans la peau d’un sérial killer rappelant ceux des grands films américains

Destimed Ines Valarcher et Robin Renucci dans La lecon Photo Vincent Beaume
Inès Valarcher et Robin Renucci dans La leçon (Photo Vincent Beaume)

Il est inquiétant ce professeur incarné par Robin Renucci. Puis on passe de la surprise à l’effroi, et en, deux positionnements du visage, d’un geste et de la voix il devient tout simplement monstrueux. Pour l’incarner Robin Renucci d’une diction parfaite alterne la volonté d’impressionner son élève  par son érudition (au demeurant basique et abordant des sujets foutraques) et l’asservir dans sa soif de pouvoir. Le Stanley Ipkiss du film « The Mask »  modeste employé de banque, passionné par l’univers de Tex Avery  incarné par Jim Carrey n’est pas loin…Robin Renucci a également la subtilité de Norman Bates dans « Psychose », la force maléfique de l’Hannibal Lecter du « Silence des agneaux » immortalisé par l’immense Anthony Hopkins, et comme sa mise en scène,  aussi visuelle que son jeu et débarrassée de l’intellectualisme avec lequel on habille souvent son personnage de Professeur, les références au septième art paraissent nombreuses. S’appuyant sur une esthétique sobre et frontale, une grande précision du jeu et de la parole, un glissement progressif du comique vers le tragique la mise en scène révèle ce que le texte de Ionesco contient déjà : la violence dissimulée derrière le savoir et comme le signale Robin Renucci « la répétition des systèmes de domination ».

La bonne… complice du système et l’élève incarnant notre époque

Destimed Christine Pignet au centre dans La Lecon Photo Vincent Beaume
Christine Pignet au centre dans le rôle de la bonne (Photo Vincent Beaume

Comme dans tous ce qui sont en fait des totalitarismes la complicité des « serviteurs » du système apparaît évidente. Marie, la Bonne incarne cette complicité-là. « Elle sait, elle voit, elle prévient parfois, mais elle laisse faire. Elle protège l’ordre établi, dissimule les crimes, organise leur répétition », précise Robin Renucci qui ajoute : « Figure du patriarcat intériorisé elle rappelle que les violences ne sont jamais le fait d’un seul individu, mais d’une structure sociale qui les rend possibles et acceptables. » En homme intelligent qui a compris qu’au théâtre on n’est jamais bon tout seul, et en artiste généreux, Robin Renucci  qui s’abstient de toute tentation de performance d’acteur a confié le rôle de la Bonne à Christine Pignet, inoubliable dans « L’argent » de Serge Valletti, qui participa aussi à l’aventure théâtrale d’ « Une journée particulière » dans la version scénique de Jacques Weber où l’on croisa sur scène un certain Dominique Bluzet dans la peau d’un fasciste. Elle est d’une intensité et d’une précision rares. Sous les traits de l’élève Ines Valarcher qui a débuté au théâtre aux côtés de François Berléand dans la pièce « Moi, moi et François B. » de Clément Gayet mise en scène par Stéphane Hillel et programmée par Dominique Bluzet au Jeu de Paume d’Aix en mars 2018 et qui a été formée aux arts du cirque, demeure d’une présence incroyable. Avec son baladeur de musique sur les oreilles, son look moderne, elle incarne une jeune fille d’aujourd’hui bondissante, intrépide et décomplexée.

Au final Robin Renucci en montrant ainsi « La leçon » exprime son vœu de faire du théâtre un lieu de vigilance. «Un lieu où l’on comprend, dit-il, que la violence ne commence jamais par le crime, mais par une parole qui ne laisse plus de place à l’autre. Et que tant que cette mécanique n’est pas nommée et brisée, elle recommence. » Le résultat sur scène est stupéfiant d’intelligence, et on y adhère totalement.

Jean-Rémi BARLAND

« La leçon » de Ionesco. Mise en scène de Robin Renucci. Au Théâtre de La Criée. 30 Quai de Rive Neuve 13007 Marseille jusqu’au 13 février 2026. Vendredi 6 février 2026 à 20h rencontre avec Robin Renucci et l’équipe artistique. Renseignemants et réservations : theatre-lacriee.com

Au Théâtre du Bois de l’Aune : 1 bis Place Victor Schoelcher 13090 Aix-en-Provence. Le mardi 3 mars à 20h30 et le mercredi mercredi 4 mars à 19h30. Toute la programmation du Théâtre du Bois de l’Aune est en entrée libre, sur réservation. – Renseignements & réservations : à l’accueil du théâtre ou par téléphone au 04 88 71 74 80 – du mardi au vendredi de 14h à 18h ou sur boisdelaune.fr

Au Théâtre d’Arles : 34 boulevard Georges Clemenceau 13200 Arles. Le jeudi 5 mars à 20h. La billetterie est ouverte les mardis, mercredis, vendredis de 13h à 18h30 – Les samedis de 10h30 à 13h30 – Les jours de représentation, 1h avant le début du spectacle – Réservations au 04 90 52 51 51  ou sur theatre-arles.com

Au Théâtre du Chêne noir :  8 bis rue Sainte Catherine 84000 Avignon – le Mardi 10 mars à 20h. Réservation par téléphone : 04 90 86 58 11 – Du mardi au vendredi, de 14h à 18h – ou sur chenenoir.fr

Au Centre Dramatique National Nice Côte d’Azur – 4‑6, Place Saint‑François • 06300 Nice • Du 9 au 11 avril 2026 – Le jeudi 9 avril 2026 à 20hLe vendredi 10 avril 2026 à 14h (représentation en temps scolaire) – Le vendredi 10 avril 2026 20h – Le samedi 11 avril 2026 à 15h – Réservations par téléphone au 04 93 13 19 00 . Par mail  billetterie@theatredenice.org

 

Photos Vincent Beaume et Clément Vial

 

 

 

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