Ormuz : un détroit pour les gouverner tous ? Par Hagay Sobol

Publié le 19 avril 2026 à 22h25 - Dernière mise à jour le 19 avril 2026 à 22h27

Le détroit d’Ormuz révèle la fragilité et la dépendance de l’ensemble des protagonistes. Entre impacts économiques et menace stratégique, la résolution de la crise iranienne redessinera pour longtemps les rapports de force au niveau global.

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Illustration générée par intelligence artificielle

De nombreuses voix s’élèvent pour critiquer la guerre que mènent les USA et Israël contre l’Iran, la qualifiant d’entreprise hasardeuse voire injustifiée. Elles voudraient qu’en 50 jours un conflit, né il y a plus de 40 ans, soit résolu par la négociation plutôt que par les armes. Cela correspond-il à la réalité ou l’affrontement en cours était-il inévitable, tant la République islamique a démontré sa duplicité et sa volonté de poursuivre sa politique hégémonique ? Les Européens, qui ont délégué leur défense à d’autres, ne savent plus penser la guerre. Pourtant, le président américain, par son imprévisibilité, rend illisible son action, y compris pour ses plus proches alliés. Il ne s’agit pas d’un jeu vidéo que l’on pourrait interrompre à tout instant, dont le détroit d’Ormuz ne serait qu’un niveau de difficulté supplémentaire. Si le régime des mollahs survit, même très affaibli, c’est lui qui aura gagné, et nous en paierons tous les conséquences.

« Si le régime des mollahs survit, même très affaibli, c’est lui qui aura gagné, et nous en paierons tous les conséquences »

Un conflit inévitable ?

La République islamique d’Iran nous a déclaré la guerre dès sa fondation, en 1979. Depuis, à chaque provocation, le monde libre répond par le déni et l’apaisement, par crainte des attentats ou de voir le prix de l’essence s’envoler. Ainsi, la mollarchie a pu devenir une menace globale, se rêvant en puissance nucléaire pour se sanctuariser et exporter sa révolution. Son programme, arrivé au seuil de la weaponization (militarisation), était déjà la raison principale de la guerre des 12 jours en juin 2025.

Téhéran n’ayant pas compris le message de l’été dernier, la négociation n’était plus une option. Soit l’on se résignait à une théocratie chiite nucléaire, mettant les capitales européennes et les USA à portée de ses missiles, soit il fallait y mettre un terme. Les membres de l’OTAN, et les Occidentaux en général, ont fait le choix de l’inaction, tandis que Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont décidé de briser la capacité de nuisance de l’Iran avant qu’il ne soit trop tard. Si malgré les moyens mis en œuvre, le régime n’est pas encore à terre, c’est la confirmation de sa dangerosité et non un constat d’échec.

« Si malgré les moyens, le régime n’est pas encore à terre, c’est la confirmation de sa dangerosité et non un constat d’échec »

Ormuz, le détroit de tous les dangers

Après une campagne de très haute intensité (opération Epic Fury), la coalition a changé de tactique. Washington manie la carotte et le bâton : tout en proposant un cessez-le-feu de dix jours, la Ve Flotte a répondu à la fermeture du détroit d’Ormuz par un contre-blocus impitoyable. Ce week-end du 18 avril 2026 a marqué un tournant : en interceptant systématiquement les exportations pétrochimiques iraniennes, les USA transforment l’atout de Téhéran en un nœud coulant.

C’est l’arroseur arrosé ! En bloquant le transit des hydrocarbures, mais surtout des engrais (dont l’Iran est un fournisseur majeur d’urée et de phosphates), le régime pénalise certes l’économie mondiale, mais il étouffe son propre poumon financier. Ormuz est une arme qui n’a de valeur que si l’on ne s’en sert pas ; en l’utilisant, Téhéran a signé son arrêt de mort économique.

« Ormuz est une arme qui n’a de valeur que si l’on ne s’en sert pas ; en l’utilisant, Téhéran a signé son arrêt de mort économique »

La guerre des détroits n’aura pas lieu ?

La privatisation d’Ormuz, le racket, ou l’acte de piraterie d’État, va bien au-delà du cas iranien. C’est une remise en cause de la liberté de navigation, principe fondamental du droit international. Il suffit d’imaginer l’effet domino à l’échelon planétaire. Face à ce danger, on peine à comprendre l’attitude des Occidentaux. En interdisant leurs bases ou le survol de leur espace aérien aux USA – sans qui le Traité de l’Atlantique Nord serait une coquille vide – ils se sont montrés non comme des alliés, mais comme des partenaires objectifs des mollahs. Alors qu’ils auraient pu opérer un rééquilibrage stratégique, les européens (France, Grande-Bretagne, Allemagne) se sont vu signifier, après le cessez-le-feu, une fin de non-recevoir. Une occasion manquée de plus.

« Alors qu’ils auraient pu opérer un rééquilibrage stratégique, les européens se sont vu signifier une fin de non-recevoir »

 Par la parole, il fragmente ou la guerre invisible

Parallèlement aux missiles, la guerre se joue dans les circuits intégrés et dans la psyché des dirigeants. Ce week-end, l’Iran a multiplié les cyberattaques contre les infrastructures critiques américaines, visant les systèmes de gestion des eaux et des automates industriels. Mais la riposte a été foudroyante : un « black-out » numérique partiel a frappé Téhéran, isolant les centres de commandement des Gardiens de la Révolution.

Cette instabilité déconcerte, voire effraie. C’est la stratégie « du toréro, la cape et l’épée ». Le locataire de la Maison Blanche utilise la parole comme une cape pour hypnotiser – affirmant un jour la victoire, le lendemain un accord – pendant que l’épée (la puissance cyber et navale) frappe les points vitaux. Cette méthode fragmente un régime qui, d’une « organisation mosaïque », est désormais au bord de l’implosion. Les opinions publiques arabes, du Caire à Riyad, observent ce spectacle avec une ambivalence croissante : si la peur d’une escalade régionale est réelle, le désir de voir tomber le « parrain » du Hezbollah et des Houthis l’emporte désormais dans les cercles de décision du Golfe.

« Le locataire de la Maison Blanche utilise la parole comme une cape pour hypnotiser… pendant que l’épée frappe les points vitaux »

Le scorpion, la grenouille et la tortue

Dans la fable du scorpion et de la grenouille, le premier ne peut s’empêcher de piquer la seconde, entraînant leur perte. C’est l’illustration de 40 ans d’histoire sanglante : des attentats du Drakkar contre les paras français à Beyrouth en 1983 jusqu’à la mort tragique, ce samedi encore, d’un sergent-chef français au Sud-Liban. Nous avons appris amèrement que l’on ne peut faire confiance à la dictature cléricale.

Mais il existe une variante persane : le scorpion et la tortue. S’ils font le voyage ensemble, la tortue en sort indemne, protégée par sa carapace. C’est par nos choix que nous déterminerons notre avenir : celui funeste du batracien crédule qui n’apprend rien de l’expérience, ou celui du reptile résilient.

Allons-nous laisser les Libanais et le peuple iranien être massacrés pour économiser quelques centimes à la pompe ? Si nous acceptons ce pacte inique avec la théocratie chiite, ce marché de dupes ne nous protégera pas. Nous aurons trahi nos idéaux et ceux qui les ont défendus durant les périodes les plus sombres. L’heure de vérité approche !

 « Allons-nous laisser les Libanais et le peuple iranien être massacrés pour économiser quelques centimes à la pompe ? »

 

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham».

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