Congrès mondial des médias à Marseille. Comment la presse construit son avenir avec l’IA…

Publié le 3 juin 2026 à 13h00 - Dernière mise à jour le 3 juin 2026 à 13h08

Pendant trois jours, Marseille est devenue la capitale mondiale de la presse. Réunis à l’occasion du Congrès mondial des éditeurs de presse (WAN-IFRA), journalistes, dirigeants de médias et experts venus des cinq continents s’interrogent sur l’avenir de leur profession à l’heure de l’intelligence artificielle. Une technologie dont la progression fulgurante bouleverse déjà les modes de production de l’information et redessine les contours du journalisme de demain.

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Congrès mondial des éditeurs de presse (WAN-IFRA) © Joël Barcy

Plus rapide que TikTok

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Journalistes, dirigeants de médias, experts internationaux étaient présents au Palais du Pharo de Marseille © Joël Barcy

 Jamais un congrès des éditeurs de presse n’avait enregistré une telle fréquentation. 1 300 personnes sont présentes au Pharo pour cette 77e édition. L’un des défis évoqués : l’IA dans les médias a certainement concouru à cet engouement. L’installation de l’IA s’est opérée à la vitesse de la lumière. Sur l’échelle du temps elle bat tous les réseaux sociaux. La vulgarisation de cette technologie, via ChatGPT, a conquis un milliard d’utilisateurs en deux ou trois ans. Un tel phénomène est inédit.  L’IA bouscule tout sur son passage. Génère à la fois enthousiasme et inquiétude dans le monde journalistique. « Je suis partagé indique le Nigérian Chibuike Alagboso, directeur des programmes de surveillance santé. Je suis excité par les opportunités de l’IA mais aussi un peu inquiet sur l’utilisation irresponsable de l’outil donc c’est un juste équilibre, voilà ce que je peux dire. » Seo Hye Seung (Corée du sud) directrice de la rédaction d’AJP, ne cache pas les raisons de sa première participation au WAN-IFRA. « Je suis là pour le thème abordé cette année, l’IA. J’ai découvert que partout, dans tous les coins du monde, on se pose la même question : comment allons-nous intégrer cette technologie ? On ne peut pas y échapper. »

L’information à l’épreuve des algorithmes

Le tsunami lié à l’IA a un impact direct sur l’information. Des tâches chronophages sont supprimées, des data collectées en un rien de temps, des synthèses réalisées d’un claquement de doigt. Seul problème, les géants de la Tech, à la tête de ce chamboulement, sont parfois sans foi ni loi. Alors comment exister en tant que journaliste dans cet ensemble. Arthur Gregg Sulzberger, directeur de la publication du New York Times, alerte : « En ce qui concerne l’IA, nous devons faire davantage. Notre profession est restée trop silencieuse et fragmentée face aux abus des entreprises à la tête de la révolution de l’IA. Nous ne pouvons pas laisser les partisans de l’IA dicter le débat public sans intervenir pour défendre l’importance d’assurer un avenir durable au journalisme original. »

Le défi du « web sans clic »

L’enquête « world press trends » pour l’association WAN-IFRA apporte des éclairages sur l’irruption massive de l’IA chez les lecteurs. 46% des personnes interrogées déclarent s’informer d’une manière ou d’une autre via des outils de l’IA.  Ce taux d’adoption massif nourrit des risques. Les moteurs de recherche de l’IA fournissent désormais directement la réponse à l’utilisateur sans qu’il ait besoin de cliquer sur le lien du journal. Ce que Ladina Heimgartner, présidente de WAN-IFRA et directrice générale de Ringier media suisse, appelle le « web no-click ». Ce qui a pour conséquence  une chute brutale de 45% du trafic vers les éditeurs de presse.

Désinformation : l’autre visage de l’IA

 Au-delà de l’impact économique, l’IA pose aussi un défi à la liberté de la presse. Selon le rapport, la désinformation de masse, possiblement nourrie par l’IA, via les deepfakes est utilisée par de nombreux régimes ou groupes de pression pour discréditer le travail des journalistes. La présidente de Wan-IFRA avertit sur les reculs historiques de la liberté de la presse sur l’ensemble de la planète. « Pour la première fois en 25 ans, la majorité des pays du monde (52%) ont jugé que la situation de la presse était difficile ou très grave, et cet autre chiffre devrait nous interpeller : moins d’un pour cent de l’humanité vit aujourd’hui dans un pays où la liberté de la presse est considérée comme telle. Un pour cent ! En 2002, c’était 20 %. »

Trouver des règles avant qu’il ne soit trop tard

« L’IA s’impose avant qu’on sache la maîtriser », ajoute Catherine Pégard, la ministre de la culture. Elle appelle à « un dialogue entre les créateurs de contenus et la technologie afin que les droits d’auteurs qui pour nous, vous le savez, sont un principe, soient respectés. Le consensus que nous continuons d’espérer vaudra toujours mieux que les contentieux. »

Le journaliste comme repère

Le métier de journaliste est-il pour autant condamné à l’ère de l’intelligence artificielle ? Rien n’est moins sûr. Car si les algorithmes savent désormais résumer un rapport, agréger des données ou produire un texte en quelques secondes, ils ne remplacent ni le regard, ni l’expérience, ni l’esprit critique. À mesure que les contenus générés artificiellement se multiplient, la valeur du travail journalistique pourrait même se renforcer. Dans un univers saturé d’informations, de vidéos truquées et de récits fabriqués, la crédibilité devient un bien rare. C’est sans doute l’un des paradoxes de cette révolution technologique : plus l’intelligence artificielle progresse, plus la confiance accordée à celles et ceux qui enquêtent, vérifient et contextualisent l’information devient précieuse. Un journaliste peut expliquer ses sources, justifier ses choix éditoriaux, assumer ses erreurs et les corriger. L’algorithme, lui, demeure une boîte noire dont les raisonnements échappent souvent à ceux qui l’utilisent.

À Marseille, durant ces trois jours de congrès, les débats ont finalement dépassé la seule question technologique. Derrière les interrogations sur les usages de l’IA se dessine un enjeu plus fondamental : préserver une information indépendante, originale et digne de confiance. Car l’avenir du journalisme ne se jouera sans doute pas contre l’intelligence artificielle, mais dans sa capacité à l’utiliser sans renoncer à ce qui fait son essence : le doute, la vérification des faits et la liberté de penser.

Reportage Joël BARCY

 

 

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