Publié le 19 septembre 2026 à 11h33 - Dernière mise à jour le 19 septembre 2026 à 11h33
En quarante-huit heures, deux réunions inhabituelles se sont succédé au sommet de l’État. Jeudi 17 septembre, Laurent Nuñez réunissait les préfets de zone, la ministre des Armées, le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale et les officiers généraux pour accélérer la préparation des territoires aux crises. Vendredi, les principaux responsables politiques étaient convoqués à l’Élysée pour près de trois heures de huis clos en présence des patrons des services de renseignement. Deux réunions différentes au cours desquelles revient un même vocabulaire : menaces, infrastructures critiques, résilience, sécurité nationale. Sans céder à l’alarmisme, leur succession interroge. Que sait l’État et à quoi se prépare-t-il ?

Il serait facile, et dangereux, d’aller trop vite. La France n’a pas annoncé son entrée en guerre. Aucune information publique ne permet davantage d’affirmer qu’une attaque militaire contre le territoire national serait imminente. Mais il serait tout aussi curieux de considérer comme anodine la séquence qui vient de se dérouler.
Jeudi, les territoires appelés à se préparer
Jeudi 17 septembre, Laurent Nuñez réunissait le comité des préfets de zone. Autour du ministre de l’Intérieur, Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens combattants, Nicolas Roche, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, les hauts fonctionnaires de défense et de sécurité ainsi que les officiers généraux des zones de défense et de sécurité. Destimed en rendait compte dès vendredi matin. Terrorisme, cyberattaques, campagnes de désinformation, atteintes aux infrastructures critiques, menaces sur les approvisionnements stratégiques : la préparation voulue par l’État ne se limite plus à une réflexion nationale. Laurent Nuñez a annoncé qu’une instruction serait adressée aux préfets afin que soit réuni, dans chaque département et dans les prochaines semaines, un « état-major de sécurité départemental consacré aux enjeux de défense et de sécurité nationale ». Sécurisation des approvisionnements en biens vitaux, résilience des réseaux et des télécommunications, exercices territoriaux, présentation du plan de défense et de sécurité nationale : la liste des mesures annoncées donne la dimension du dispositif. Celui-ci s’inscrit dans le prolongement du Comité interministériel pour la résilience nationale réuni le 8 juillet, mais le ministère de l’Intérieur insiste désormais sur la nécessité « d’accélérer » la préparation face aux scénarios identifiés par la Revue nationale stratégique.
Vingt-quatre heures plus tard, changement de décor
Vendredi 18 septembre, ce ne sont plus les préfets qui sont réunis, mais les responsables des principales formations politiques et plusieurs candidats à l’élection présidentielle de 2027. Et surtout, ceux qui viennent les informer ne sont pas seulement des responsables politiques. La directrice générale de la sécurité intérieure, le directeur général de la sécurité extérieure, le directeur du renseignement militaire, le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale et le directeur général de l’énergie participent à la réunion. Ils présentent aux responsables politiques un état de la situation en Ukraine et au Moyen-Orient et de ses conséquences pour la France. La rencontre se déroule à huis clos et dure près de trois heures.
Gabriel Attal, Jordan Bardella, François Bayrou, Manuel Bompard, Éric Ciotti, Olivier Faure, Raphaël Glucksmann, Guillaume Lacroix, Hervé Marseille, Édouard Philippe, Bruno Retailleau, Fabien Roussel et Marine Tondelier figurent notamment parmi les participants. Nous ne savons pas tout ce qui leur a été présenté. Une partie des informations communiquées par les services de renseignement demeure, par nature, confidentielle. Et c’est précisément là que commence l’interrogation.
Des mots qui changent à la sortie
À leur arrivée, certains responsables politiques affichaient encore leur scepticisme. Olivier Faure disait notamment redouter un « contexte de dramatisation » et une possible mise en scène politique. À la sortie, les réactions sont différentes, même si elles sont loin d’être unanimes. Marine Tondelier, arrivée à l’Élysée « avec gravité » compte tenu des circonstances et de la rapidité de la convocation intervenue vingt-quatre heures plus tôt, qualifie finalement la rencontre d’« exercice de transparence important ». Plus significatif encore, elle estime qu’il existe « des raisons d’être très inquiet » et rapporte que la Russie semble prête à mener des actions sur le territoire européen susceptibles de provoquer des victimes civiles. Raphaël Glucksmann confirme, lui, que l’expression « terrorisme d’État » a été employée pendant le huis clos. Son résumé tient en quelques mots : « Cette situation va durer, il faut se préparer. » Guillaume Lacroix, président du Parti radical de gauche, confie avoir « rarement ressenti un tel vertige » devant la gravité des situations exposées. Fabien Roussel rapporte pour sa part qu’un règlement rapide du conflit au Moyen-Orient n’est plus envisagé. D’autres participants, notamment Jordan Bardella et Éric Ciotti, insistent surtout à leur sortie sur la question du prix des carburants et du pouvoir d’achat… Ces différences sont essentielles. Elles empêchent précisément de transformer une réunion confidentielle en preuve de ce que nous ne savons pas.
Deux réunions et les mêmes infrastructures
Reste une succession de faits difficile à ignorer. Jeudi, les préfets sont invités à préparer les départements à des crises susceptibles d’affecter les réseaux, les télécommunications, les biens vitaux et les approvisionnements stratégiques. Le ministère de l’Intérieur évoque explicitement la multiplication des attaques hybrides, des cyberattaques, des campagnes de désinformation et des « atteintes aux infrastructures critiques ». Vendredi, les responsables politiques sont informés par les principaux services de renseignement français. La protection des infrastructures critiques et des sites sensibles contre les cyberattaques et les drones figure parmi les préoccupations rendues publiques à l’issue de la rencontre. Pris séparément, ces deux événements ont leur logique propre. Le premier s’inscrit dans un processus engagé depuis plusieurs mois autour de la résilience nationale. Le second intervient dans un contexte international particulièrement tendu. Leur succession raconte néanmoins quelque chose : l’État accélère sa préparation. À quelle hypothèse exactement ? C’est là que nous devons nous garder de répondre à sa place.
Que sait-on que nous ne savons pas ?
La question n’a rien de complotiste dès lors qu’elle est correctement posée. Les services de renseignement disposent, par définition, d’informations qui ne peuvent être rendues publiques. Certaines peuvent concerner des opérations en cours, des sources, les capacités d’États étrangers ou des vulnérabilités françaises dont la divulgation serait irresponsable. Que les responsables politiques susceptibles d’exercer demain les plus hautes responsabilités de l’État en soient informés peut donc relever du fonctionnement normal d’un pays confronté à une situation internationale dangereuse. Mais la démocratie pose une seconde exigence. Lorsqu’un pays commence à préparer ses territoires, ses infrastructures, ses approvisionnements et ses services essentiels à des crises majeures ; lorsque les principaux responsables du renseignement viennent informer à huis clos les dirigeants politiques ; lorsque certains participants en ressortent en parlant de gravité, d’inquiétude et de la nécessité de se préparer, les citoyens sont en droit de demander ce qui peut leur être expliqué sans compromettre la sécurité nationale. Il ne s’agit pas de réclamer la publication des secrets de la DGSE ou de la DGSI. Il s’agit de comprendre à quoi la France se prépare.
Ni affoler, ni détourner les yeux
Sommes-nous en guerre ? Les faits dont nous disposons ne permettent pas de répondre oui. Sommes-nous encore dans la situation où la guerre serait uniquement ce qui se déroule ailleurs, loin du territoire français ? Les mesures engagées depuis juillet et accélérées cette semaine montrent au minimum que l’État raisonne désormais en termes de résilience intérieure face aux conséquences possibles des conflits, aux attaques hybrides, aux cyberattaques et aux atteintes aux infrastructures essentielles. Entre ces deux constats existe une zone inconfortable.
Anna CHAIRMANN



