Deux frères qui apparemment se détestent se retrouvent lors d’une soirée passée chez leurs parents. C’est « La famille » la pièce de Samuel Benchetrit qui se joue à l’Odéon de Marseille puis en mars au CADO d’Orléans. Un régal…

Si vous pensez que les réunions de famille sont des terrains minés, où les conflits et les émotions sont à fleur de peau, et les rancoeurs toujours prêtes à ressurgir, attendez de voir ce que Samuel Benchetrit l’auteur de « Maman » vous réserve avec sa nouvelle pièce intitulée « La famille ». Ça décoiffe sévère, ça s’envoie des phrases boulets, ça mord, ça vitupère, ça règle des comptes autour de l’apéro, et c’est aussi drôle qu’émouvant. La mère Paule Alter jouée par Claire Nadeau impériale en maîtresse-femme a peaufiné les moindres détails pour que la soirée soit un moment revigorant de chaleur familiale. Elle a mis les petits plats dans les grands et, si elle a installé la table dans la cuisine et non dans le salon, c’est qu’elle pensait que son fils cadet Jérôme (formidable François-Xavier Demaison) et sa belle-fille Alice (élégante Kate Moran) viendraient avec leurs enfants, et que ce serait plus pratique ainsi. Mais voilà… le couple est là mais seul. Pourquoi Jérôme a-t-il voulu que son frère Max, (incarné par un Patrick Timsit souverain) son aîné qu’il ne voit plus depuis des années, et avec qui il partage apparemment une détestation mutuelle vienne à ce dîner ? On va le savoir très vite quand celui-ci débarque en tirant les pieds mais bon… il aime sa mère et son père Gérard Alter (rôle créé par Michel Jonasz repris en tournée par un inoubliable Jackie Berroyer), et qu’il veut leur faire plaisir.
Une sorte d’ascenseur émotionnel tragi-comique
Embarquant les spectateurs dans l’histoire d’une fratrie dysfonctionnelle, les projetant dans une sorte d’ascenseur émotionnel tragi-comique, où derrière la rivalité, les quiproquos, les non-dits et les invectives jaillit un intense besoin d’amour et de compréhension, Samul Benchetrit signe une pièce intense et vraie, proche de l’ambiance des comédies italiennes signées Mario Monicelli, Dino Risi, ou Ettore Scola. Cela pourrait s’appeler Nous nous sommes tant aimés, ou pour reprendre la célèbre première phrase d’Anna Karénine : « Les familles se ressemblent toutes..les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon » à moins que ce ne soit « Un frère peut en cacher un autre. » L’humour noir, l’ironie et l’émotion car ce que Jérôme vient supplier Max de lui donner est terrible et vital pour lui, s’entrecroisent dans une noria de phrases percutantes d’où triomphe au final… l’amour et l’amour seul.
Interprètes virtuoses

Au centre du dispositif scénique on croit trouver la mère…, mais on s’apercevra que celui qui détient les clefs de la résolution du problème c’est Gérard le père. Un personnage qui a tout compris et qui est plus malin qu’il ne le laisse supposer. Puissant, tout en nuances, fin et mystérieux, faux naïf et vrai coeur d’or, le père est inoubliable et on le doit à la présence à l’interprétation phénoménale de Jackie Berroyer. Il faut l’entendre faire le récit de ces deux alpinistes partis à l’assaut des cimes et d’eux-mêmes, (long monologue que Samuel Benchetrit à réécrit entièrement dans la version définitive de la pièce) pour se convaincre si besoin était qu’il est un Stradivarius du jeu dramatique.
Patrick Timsit qui ressemble encore et encore et de plus en plus à l’acteur Julien Carette dans le chef d’oeuvre « La règle du jeu », (celui-là même qui dans la peau d’un braconnier lance: « Schumacher tu veux mon lapin?») est d’une subtilité abyssale. Le terme est d’ailleurs fort juste tant son personnage offre de fait une plongée dans l’inattendu et la surprise absolue délivrée par un épilogue prenant le contre-pied de tout ce que l’on a vu et entendu depuis le début.
Dans le rôle assez compliqué du frère quémandeur François-Xavier Demaison illustre avec magie la complexité affichée des relations familiales où Claire Nadeau en mère blessée par la rudesse des rapports entre ses deux fils fait rire autant qu’elle émeut. L’acteur, humoriste comme Timsit d’ailleurs sait nous cueillir d’une réplique et d’un seul regard. Quant à Kate Moran, élégante et fine scrutatrice, qui voudrait que tout s’arrange, elle ne laisse personne indifférent.
La mise en scène de Samuel Benchetrit, dont le texte, disponible aux éditions « L’oeil du prince », est un festin de mots jamais sur-écrits se fait légère et aérien. Illustrant à merveille l’idée centrale de la pièce qui rappelle la phrase de Beaumarchais placée en exergue par (toujours) Jean Renoir dans « La règle du jeu » : « Si l’amour porte des ailes n’est-ce pas pour voltiger ? » Car, redisons-le c’est bien d’amour dont il est en définitive question ici. Et loin du « Famille je vous hais » lancé par Gide c’est « Famille je vous ai et il faut faire avec ».
Jean-Rémi BARLAND
« La famille » par Samuel Benchetrit. Editions « L’oeil du prince » 116 pages 14 € – Pièce à voir à L’Odéon – 162 La Canebière, 13001 Marseille jusqu’au 14 février à 20heures. Réservations sur lestheatres.net – Pièce reprise au Théâtre du CADO – Boulevard Pierre Ségelle – 45 000 Orléans du 12 au 22 mars. Réservations sur cado-orleans.fr



