Tribune de Mohamed Laqhila.  Métropole Aix-Marseille-Provence : la facilité de l’impôt plutôt que le courage de la gestion

Publié le 5 mai 2026 à 11h49 - Dernière mise à jour le 5 mai 2026 à 11h49

Le 28 avril 2026, la Métropole Aix-Marseille-Provence n’a pas voté son budget. Ce n’est pas un incident technique : c’est un acte politique. Et cet acte appelle un commentaire sans détour.

En retirant les documents budgétaires de l’ordre du jour, l’exécutif métropolitain a délibérément placé la collectivité hors du calendrier républicain, contraignant le préfet des Bouches-du-Rhône à saisir la Chambre régionale des comptes. Présentée comme une manière de mettre l’État « face à ses responsabilités », l’opération relève en réalité d’un transfert de responsabilité – celui qui consiste à faire élaborer par d’autres ce que l’on n’a pas eu le courage d’assumer soi-même.

Un budget, cela se construit ; cela ne se confisque pas

Je veux le rappeler avec la rigueur que m’imposent ma fonction passée au sein de la commission des Finances de l’Assemblée nationale et mon métier d’expert-comptable : un budget local n’est ni une variable d’humeur, ni un instrument de pression. C’est l’expression chiffrée d’un projet politique, soumis chaque année au débat démocratique. Quand un président d’intercommunalité retire les documents budgétaires de l’ordre du jour, il n’envoie pas un signal à l’État ; il prive quatre-vingt-douze communes et près de 1,9 million d’habitants de la transparence à laquelle ils ont droit. Le déficit annoncé -123 millions d’euros- est réel. Il mérite mieux qu’une mise en scène : il mérite une réponse.

La fiction de l’impuissance

L’argument avancé est connu : l’État aurait amputé la Métropole de « 120 millions d’euros sur deux ans » de dotations. Que les concours financiers de l’État aient diminué est un fait. Mais en faire la cause unique d’un déséquilibre de 123 millions d’euros, sur un budget consolidé qui dépasse les trois milliards, revient à demander aux contribuables des Bouches-du-Rhône de fermer les yeux sur la dépense de fonctionnement. Or c’est précisément là que se joue la sincérité de l’exercice. Le déficit de 123 millions d’euros est un déficit de fonctionnement ; il appelle, avant tout, des décisions sur le fonctionnement.

Sept leviers que l’on refuse d’actionner

Je n’invente rien : ces leviers sont publics, documentés, connus de tous les élus métropolitains.

-la masse salariale et les frais généraux, qui ont progressé bien au-delà de l’inflation depuis la création de la Métropole ;

-la rationalisation des treize budgets annexes, dont la lisibilité financière reste, année après année, problématique ;

-la revue des subventions et des participations, dont plusieurs mériteraient un véritable audit de performance ;

-la mutualisation effective entre la Métropole et ses communes membres, promesse répétée et rarement tenue ;

-la renégociation des contrats publics arrivés à terme, sur lesquels la commande publique métropolitaine pèse lourdement ;

-l’examen exigeant des 700 millions d’euros d’attributions de compensation versés chaque année aux communes, sujet politiquement sensible mais financièrement décisif ;

-le calibrage des grands projets d’investissement, à distinguer rigoureusement des dépenses courante

Aucun de ces chantiers n’est aisé. Aucun, pourtant, n’est impopulaire au point de mériter d’être contourné par l’impôt.

Le piège fiscal que l’on prépare

Car c’est bien là que conduit la stratégie actuelle. Faute d’avoir voté un budget, la Métropole laisse à la Chambre régionale des comptes le soin d’en proposer un « technique a minima ». Et chacun, dans cette maison, sait que les marges juridiques de la CRC sont étroites : le déplafonnement du versement mobilité ne produira d’effets qu’en 2027, et seulement si le Parlement le vote ; toucher aux attributions de compensation fragiliserait des dizaines de communes ; reporter des investissements n’efface pas un déficit de fonctionnement. Reste alors un seul levier réellement actionnable à court terme : la taxe foncière.

Cette perspective n’est pas neutre. Le taux métropolitain s’établit aujourd’hui à 1,99 % pour les habitants d’Aix, d’Aubagne et de Martigues, et à 2,89 % pour ceux de Marseille, Salon et Istres Ouest-Provence. Une hausse recommandée par la CRC ne frapperait donc pas tous les contribuables avec la même force, et viendrait s’ajouter à un calendrier de convergence déjà fixé à 2,59 % pour 2028. Préparer les esprits à un «  choc fiscal pour 2026 et 2027 » -l’expression a été employée par le président de la Métropole lui-même- c’est demander aux ménages de payer le prix d’un courage politique qui leur a fait défaut.

Une exigence de vérité

Je le dis avec gravité : il n’est pas digne, pour une collectivité de cette taille, de faire de l’État son alibi permanent. Ce n’est pas l’État qui recrute à la Métropole ; ce n’est pas l’État qui signe les marchés publics ; ce n’est pas l’État qui arbitre entre les compétences obligatoires et celles que la Métropole a choisi d’étendre.

Les habitants des Bouches-du-Rhône attendent autre chose qu’une bataille de communiqués. Ils attendent qu’on leur démontre, ligne par ligne, que toutes les économies de gestion ont été cherchées avant qu’on leur réclame un euro supplémentaire d’impôt local.

Voter un budget, c’est assumer publiquement ses choix. Refuser de le voter pour mieux préparer une hausse d’impôts à laquelle on ne veut pas attacher son nom, c’est très exactement le contraire.

 

Mohamed LAQHILA  – Ancien député des Bouches-du-Rhône – Ancien vice-président de la commission des Finances de l’Assemblée nationale – Expert-comptable

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