Tribune du Pr. hagay Sobol.  Pourquoi « La Bataille de Gaulle » nous parle du présent

Publié le 9 juin 2026 à 10h26 - Dernière mise à jour le 9 juin 2026 à 10h26

« La Bataille de Gaulle », en rappelant l’histoire, parle d’un présent où de pseudo-héritiers se revendiquent de la France libre tout en capitulant devant les tyrannies contemporaines. L’avenir s’écrit avec le courage des héros, non avec le cri des meutes. Juste essentiel !

Destimed PATHE FILMS
Simon Abkarian dans « La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer ». Photo Malgosia Abramowska/Pathé Films/TF1

Le premier volet du diptyque « La Bataille de Gaulle », intitulé « L’Âge de fer », nous plonge dans les pages les plus sombres de l’histoire française : celle de la défaite, de la capitulation et de la collaboration. Au cœur de la débâcle, une idée surgit : Vichy n’est pas la France. La France n’a pas capitulé, elle continue à se battre. Un homme, le général de Gaulle, incarne d’abord seul cette flamme avant de rassembler des Français de toutes origines et de toutes convictions. Porté par une interprétation remarquable et une mise en scène ambitieuse, le film renoue avec la tradition du grand récit épique et nous invite dans les coulisses de l’Histoire. Mais au-delà, il agit comme un miroir troublant de notre présent. Un film salutaire. 

Un blockbuster historique sans les écueils du genre

Le long métrage d’Antonin Baudry tient toutes ses promesses et évite la simplification excessive. S’y côtoient, la grande et la petite histoire, les scènes spectaculaires et l’intimité d’une immense solitude. Si des adaptations ont été opérées pour les besoins de la continuité dramatique, elles n’altèrent jamais la compréhension globale ni les enjeux. Rien n’est manichéen, rien n’est forcé. La complexité de la situation est magistralement restituée par un montage habile qui jongle avec les différents fronts militaires, les décisions politiques en intégrant avec fluidité des images d’archives.

Le jeu d’acteur est superlatif. Simon Abkarian n’incarne pas le général : il est de Gaulle, jusque dans ce phrasé et cette gestuelle si familiers à ceux qui ont en mémoire ses conférences de presse. Ce que certains pourraient prendre, à tort, pour de la théâtralité n’est que la restitution talentueuse d’une réalité historique. Les confrontations avec le Churchill de Simon Russell Beale sont impressionnantes de crédibilité. On saluera tout autant le reste de la distribution, remarquable malgré la brièveté de certaines apparitions : Benoit Magimel en Koenig, Mathieu Kassovitz en Darlan ou Florian Lesieur en jeune résistant. Deux heures quarante où l’on ne s’ennuie pas un instant.

 La fabrique de l’homme et de l’histoire

Le film n’occulte pas le côté « fabrique de l’histoire » et ses nécessités pragmatiques : la recherche d’un symbole unificateur avec la Croix de Lorraine, la réappropriation territoriale via l’Afrique, et la constitution d’une force armée souveraine indispensable à la résurrection nationale – ce sera Bir Hakeim. De même, de Gaulle ne s’est pas fait en un jour : on assiste, par petites touches, à la construction progressive du personnage historique, façonné par les épreuves, les échecs mais également ses intuitions décisives et l’absolue conviction qu’il n’existait aucune autre voie possible.

Un miroir troublant de l’actualité

Le plus saisissant réside dans les similitudes avec notre actualité. L’ordre et le droit international que l’on dit aujourd’hui bafoués, l’étaient plus encore hier. Les États demeurent ces « monstres froids » mus davantage par leurs intérêts immédiats que par les principes moraux. Le film montre des dirigeants gouvernés par la peur, incapables de combattre, prônant l’apaisement, face à des tyrans toujours plus avides, à mesure qu’on leur cède.

On y redécouvre également que l’Amérique de Roosevelt et Eisenhower n’est pas si éloignée de celle de Donald Trump, avec sa réticence à intervenir malgré le chaos du monde et son approche purement transactionnelle – préférant soutenir le Vichyste Darlan plutôt qu’un de Gaulle indomptable, pour un gain supposé à court terme. Mais c’est précisément « la passion » insufflée par de Gaulle à ses troupes qui a permis à la France de ne pas figurer dans le camp des vaincus.

Le détournement idéologique de la mémoire

« La victoire a cent pères, mais la défaite est orpheline », dit l’adage. Désormais, ils sont légions à se réclamer d’une filiation avec le général de Gaulle ou à se rêver en réincarnation de Jean Moulin, y compris aux deux extrêmes de l’échiquier politique. Cette inflation mémorielle traduit une confusion profonde entre posture et engagement.

Le film rappelle avec acuité que résister ne se limite pas à plaquer des cibles dans le dos de ses contradicteurs, à attaquer en meute ou à affecter une posture de « rebelle » avec des posts assassins sur les réseaux sociaux. La résistance fut d’abord une exigence éthique : défendre des valeurs – celles de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité qui fondent notre République – et accepter d’en payer le prix, parfois ultime.

Une dette imprescriptible

Enfin, « La Bataille de Gaulle » agit comme un rappel. Rien de ce que nous considérons aujourd’hui comme acquis n’aurait été possible sans ces myriades de héros, le plus souvent anonymes qui, au prix de sacrifices immenses, ont cru en cette idée qu’est la France. Cette mémoire n’est pas abstraite. Elle est aussi personnelle. Je pense ainsi à mon grand-père maternel et à ses enfants qui ont rejoint la résistance (FTP-MOI : Francs-Tireurs et Partisans – Main d’Œuvre Immigrée), le maquis de la Montagne Noire, puis la 2e DB (Division Blindée) avec Leclerc, ou encore à l’oncle qui se trouvait à Londres… Ils nous ont légué un monde imparfait mais libre. Dès lors, la question essentielle que pose le film est sans détour : que faisons-nous de cet héritage ? La réponse est sans appel : nous ne pouvons aujourd’hui le dilapider – par indifférence, par calcul ou par renoncement – là où d’autres ont tout risqué ! Cette œuvre rappelle une vérité trop souvent oubliée : l’avenir appartient au courage des consciences, non au vacarme des meutes !

« L’avenir appartient au courage des consciences, non au vacarme des meutes ! »

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».
 

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