Off d’Avignon. « Hitchcock & Mary Rose » ou la face cachée du maître du suspense

Publié le 22 juillet 2026 à 8h15 - Dernière mise à jour le 22 juillet 2026 à 8h15

Dans une mise en scène aussi élégante qu’inquiétante, Christophe Lidon explore les obsessions d’Alfred Hitchcock et la relation d’emprise qui l’unissait à Tippi Hedren. Portée par trois remarquables interprètes, la pièce de Michael Sadler sera reprise après Avignon au Théâtre de l’Œuvre à Paris, puis au CADO d’Orléans.

Destimed Et Hitchcock brisa la carriere de son actrice fetiche Photo Barbara Buchmann Cotterot 1
C’est dans une suite du Château Marmont qu’Alfred Hitchcock a donné rendez-vous à sa scénariste Jay Presson Allen (Marjorie Frantz) et à sa comédienne vedette Tippi Hedren ((Mélanie Page) (Photo Barbara-Buchmann-Cotterot)

À la veille du tournage de « Pas de printemps pour Marnie », il souhaite leur faire découvrir un autre projet mystérieux : un scénario inspiré de « Mary Rose », l’histoire fantastique de James Barrie, l’auteur de « Peter Pan ». Nous assistons à la lecture privée de ce scénario, qui va peu à peu ouvrir les portes de la psyché tourmentée du Maestro. Pourquoi Hitchcock a-t-il choisi cette œuvre ? Quel lien puissant le relie à Mary Rose ? Cette histoire de fantôme, située en Écosse, offre une belle occasion d’entrevoir les obsessions du maître du suspense. Mais une question essentielle sous-tend surtout l’intrigue de cette pièce à l’humour décapant signée Michael Sadler : comment Tippi Hedren, la star devenue la proie d’une libido inassouvie, va-t-elle réagir à l’emprise d’Alfred Hitchcock ? Sous les yeux de Jay Presson Allen, le duel va se jouer à fleurets non mouchetés.

Christophe Lidon, un magicien de la mise en scène

Christophe Lidon est un magicien. Tout ce qu’il entreprend comme metteur en scène, il parvient à le transformer, tout en changeant d’univers à chacune de ses créations. Il explique très clairement ce qui l’a conduit à travailler sur la pièce de Michael Sadler : « Il y a d’abord chez moi une fascination pour Hitchcock, non pas tant le maître du suspense que l’homme blessé, l’enfant catholique terrorisé devenu cinéaste de l’angoisse, et qui a passé sa vie à façonner des femmes blondes pour mieux les soumettre à son regard. » Il y a aussi « Mary Rose », cette pièce de James Barrie qu’Hitchcock a rêvé d’adapter pendant trente ans sans jamais y parvenir. « C’est ce projet impossible, ce fantôme dans son œuvre, qui m’a intéressé. Mettre en scène le moment où un cinéaste tout-puissant se heurte à ce qu’il ne peut pas posséder, ni l’œuvre ni la femme, c’était entrer par la porte la plus secrète de sa création. »

Destimed Melanie Page est une Tippi Hedren tragique Photo Barbara Buchmann Cotterot
Hitchcock voit en Tippi Hedren (Mélanie Page) la créature idéale, celle qu’il pourrait modeler de A à Z (Photo Barbara Buchmann-Cotterot) 

Ce qui se joue ici appartient, au fond, à l’une des grandes affaires #MeToo du cinéma international, longtemps glissée sous le tapis. Il s’agit, précise Christophe Lidon, « d’un rapport de force, d’une tentative d’emprise et de la résistance d’une femme ».  Hitchcock voit en Tippi Hedren la créature idéale, celle qu’il pourrait modeler de A à Z : sa voix, sa démarche, ses robes, jusqu’à son intimité. Mais Tippi n’est pas une matière inerte. Sous l’apparence de la jeune femme docile se cache une volonté qui refuse de plier. « Ce qui se joue entre eux, poursuit Christophe Lidon, c’est cette lutte sourde où l’artiste confond la création et la possession, et où l’actrice doit choisir entre disparaître dans le rêve d’un autre ou s’arracher à lui, au prix de sa carrière. »

Loin d’être manichéenne, même si elle dénonce évidemment l’attitude de Hitchcock, la pièce insiste sur une relation d’envoûtement réciproque, mais profondément asymétrique. Le cinéaste projette sur Tippi Hedren le fantasme de Mary Rose, cette jeune femme revenue d’entre les morts, intacte et inaccessible. Tippi est d’abord fascinée par le génie de l’homme et par la promesse qu’il lui fait d’une grandeur cinématographique. Puis vient la prise de conscience : ce qui ressemblait à une élection était en réalité une captivité. « C’est une histoire de Pygmalion qui tourne mal, non parce que la statue prend vie, mais parce qu’elle refuse de rester statue. »

Une mise en scène épurée et de brillants interprètes

Pour donner corps à cet affrontement, Christophe Lidon a choisi un dispositif très épuré, presque mental, évoquant un plateau de cinéma : un fauteuil, un bureau et quelques accessoires hitchcockiens surgissant comme des réminiscences, notamment un oiseau ou un escalier. Le metteur en scène s’appuie également sur la lumière de Cyril Manetta, qui sculpte les visages à la manière des films en noir et blanc des années 1960, et sur l’univers sonore de Cyril Giroux : la voix off de Hitchcock, les souffles, les silences. Le spectateur assiste ainsi tout à la fois à un tournage, à un rêve éveillé et à un règlement de comptes intime. La vidéo de Léonard plonge encore davantage la scène dans cette zone trouble où le cinéma fabrique ses propres fantômes.

Destimed Eric Prat incarne un gigantesque Hitchcock Photo Barbara Buchmann Cotterot
Eric Prat incarne un gigantesque Hitchcock (Photo Barbara-Buchmann-Cotterot)

Sur le plateau, Éric Prat incarne un Hitchcock surpuissant. Sa ressemblance physique avec le cinéaste est frappante. Marjorie Frantz se glisse dans la peau de Jay Presson Allen avec une énergie toute féline. Bouleversante, Mélanie Page donne à Tippi Hedren toute sa dimension tragique. En se jouant de la chronologie, dans des décors qui rappellent les grands récits de l’enfance, Christophe Lidon se révèle un maître artificier du suspense théâtral. Par une succession de scènes courtes, dont beaucoup sont liées aux cauchemars du créateur, il dévoile les faits et gestes d’un homme sans scrupules. Son combat avec sa victime devient alors digne, précisément, d’un film hitchcockien. Une pièce en cinémascope, que l’on pourra retrouver après Avignon au Théâtre de l’Œuvre à Paris, puis au CADO d’Orléans, dont Christophe Lidon est le directeur.

Jean-Rémi Barland

Informations pratiques

  • « Hitchcock & Mary Rose » – Théâtre des Gémeaux 10, rue du Vieux-Sextier, Avignon. Jusqu’au 25 juillet à 16h20. Relâche le 22 juillet. Plus d’info et réservations : theatredesgemeaux.com
  • Théâtre de l’Œuvre – 55, rue de Clichy, Paris 9e. À partir du 3 septembre 2026. Du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 18 heures. Plus d’info et réservations: theatredeloeuvre.com
  • CADO – Théâtre d’Orléans – Boulevard Pierre-Ségelle, Orléans. Du 1er au 11 avril 2027. Plus d’info et réservation : cado-orleans.fr

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