Économie. Les Entrepreneurs Sud alertent : « Les entreprises sont sur le fil du rasoir »

Publié le 9 septembre 2026 à 6h30 - Dernière mise à jour le 8 septembre 2026 à 20h05

Trésoreries exsangues, délais de paiement qui s’allongent, activité en recul et visibilité réduite à peau de chagrin : si l’économie régionale résiste mieux qu’ailleurs, les signaux d’alerte se multiplient pour les TPE-PME. Pour sa première conférence de rentrée sous la bannière Les Entrepreneurs Sud, ex-CPME Sud, Alain Gargani, son président, dresse un constat sans fard. À ses côtés, Daniel Salenc, président de la Chambre de métiers et de l’artisanat des Bouches-du-Rhône et président élu des Entrepreneurs Bouches-du-Rhône, décrit une situation également dégradée chez les artisans. Mais tous deux refusent de céder au fatalisme et appellent à agir sur les charges, la simplification, l’adaptation climatique et les grands investissements nécessaires à la réindustrialisation.

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Daniel Salenc, président de la Chambre de métiers et de l’artisanat des Bouches-du-Rhône et Alain Gargani, président du réseau les Entrepreneurs Sud (Photo Patricia Caire )

Depuis le mois de juillet, la CPME Sud a changé de nom. Elle est devenue Les Entrepreneurs Sud. Une nouvelle identité pour une organisation qui entend se rendre plus immédiatement identifiable par ceux qu’elle représente. « Quand on se présentait et qu’on disait CPME, un entrepreneur sur deux nous demandait : c’est quoi la CPME ? », explique son président Alain Gargani. Le choix du mot « entrepreneur » s’est donc imposé, avec une déclinaison nationale, régionale et territoriale.

Le nom change, pas les inquiétudes. Pour cette rentrée économique, Alain Gargani commence certes par rappeler que la région Sud « s’en sort souvent mieux qu’au niveau national ». Mais derrière cette relative résistance, la situation des entreprises s’est considérablement fragilisée. « Il n’y a pas un secteur qui nous dit : tout va très bien », résume-t-il. Bâtiment et travaux publics souffrent depuis de longs mois. Les transporteurs subissent la hausse de leurs coûts, notamment du carburant, qu’ils ne peuvent pas toujours répercuter immédiatement sur leurs clients. Le prêt-à-porter est confronté à une concurrence internationale particulièrement forte. L’industrie résiste davantage, avec notamment une progression de 1,8 % dans les filières aéronautique et navale.

Même le tourisme est à nuancer. Avec une hôtellerie affichant, selon Alain Gargani, un taux de remplissage de 85 % cet été dans la région, la fréquentation était bien présente. Mais elle ne s’est pas traduite de la même manière dans les restaurants. Le pouvoir d’achat contraint les arbitrages des vacanciers et pèse sur la consommation.

Des trésoreries sous tension et des paiements jusqu’à neuf mois

Le chiffre résume la tendance : selon les données de la Banque de France citées par Alain Gargani, les chiffres d’affaires des entreprises de la région se situent, au premier semestre 2026, entre  -4 % et -6 %. Mais au-delà de l’activité, c’est la trésorerie qui inquiète particulièrement Les Entrepreneurs Sud. « On est vraiment sur le fil du rasoir », insiste Alain Gargani. Les entreprises ont épuisé une partie de leurs fonds propres au fil des crises successives et doivent désormais composer avec l’allongement des délais de paiement. Ceux-ci atteignent, selon lui, 80 à 90 jours, voire beaucoup plus dans certains secteurs. « Jusqu’à neuf mois », affirme-t-il en prenant notamment l’exemple d’entreprises de propreté travaillant pour des établissements hospitaliers : elles doivent continuer d’assurer leurs prestations dans le cadre des marchés obtenus alors même que les règlements tardent à arriver. Les travaux publics sont également concernés par des délais jugés excessifs.

À cela s’ajoute une incertitude politique et budgétaire qui freine les décisions. Moins de visibilité signifie moins d’investissements et moins de recrutements. Le président évoque des dirigeants qui ne savent plus « à quelle sauce ils seront mangés»  au gré des prochains budgets et des changements de dispositifs. Une situation qui finit aussi par peser humainement. Après le Covid, l’inflation, l’énergie, les tensions internationales et désormais les événements climatiques, « on ne mesure pas la détresse aujourd’hui des entrepreneurs », estime-t-il, évoquant ouvertement le risque de burn-out et le découragement de dirigeants qui finissent par baisser les bras.

Les artisans, eux aussi, encaissent

Daniel Salenc, président de la Chambre de métiers et de l’artisanat des Bouches-du-Rhône, ne décrit pas une situation plus réjouissante. Selon les chiffres qu’il présente, 43 % des artisans déclarent une activité dégradée au premier semestre. La hausse des matières premières affecte 62 % d’entre eux tandis que 55 % pointent le poids du carburant.

Mais une autre contrainte prend désormais une place croissante : le climat. Les épisodes de fortes chaleurs de cet été ont lourdement perturbé certaines activités, particulièrement dans le bâtiment. Daniel Salenc évoque des chantiers quasiment à l’arrêt pendant près de deux mois et estime qu’il va falloir trouver de nouvelles organisations permettant de concilier activité économique, conditions de travail et vie des riverains. « Il va falloir trouver un consensus économique sur ces grandes vagues de chaleur qu’on va connaître », prévient-il. Canicules, orages violents et autres événements climatiques ne relèvent plus, à ses yeux, d’un risque lointain : ils deviennent une donnée à intégrer dans le fonctionnement même des entreprises.

Facturation électronique : de la simplification au coût supplémentaire

Autre sujet de préoccupation immédiat : la facturation électronique. Les Entrepreneurs Sud ne contestent pas son principe. L’organisation l’a soutenu et accompagne depuis deux ans les chefs d’entreprise dans sa préparation. Sur le papier, la réforme devait simplifier la gestion quotidienne, réduire les délais de paiement et lutter contre la fraude à la TVA. Mais le passage à la pratique fait apparaître des difficultés qui avaient été sous-estimées.

« On se rend compte que c’est un coût supplémentaire pour le chef d’entreprise », constate Alain Gargani. Il cite son propre cas : 75 euros par mois et par entité pour la plateforme qu’il a choisie. Pour les entreprises gérant plusieurs structures ou comptes, l’addition peut rapidement grimper. À cela s’ajoute la formation des collaborateurs, avec des prises en charge qui, selon les situations évoquées lors de la conférence de presse, peuvent représenter plusieurs milliers d’euros. Daniel Salenc redoute pour sa part une concentration progressive du marché des plateformes et, à terme, une augmentation des tarifs. Dès lors que l’utilisation du dispositif devient obligatoire, il considère que l’État devra veiller à ce que les prix restent supportables pour les entreprises. Les Entrepreneurs Sud réclament donc du temps et de la pédagogie plutôt qu’une logique immédiatement répressive, avec un droit à l’erreur durant la phase de déploiement.

Fos : « vital » pour l’économie, mais pas à n’importe quel prix

Le ton change encore lorsqu’est abordé le projet de ligne à très haute tension destiné à répondre aux besoins de la zone industrialo-portuaire de Fos. Sur le principe, Alain Gargani et Daniel Salenc ne laissent guère de place au doute : l’apport supplémentaire d’électricité est considéré comme indispensable à la décarbonation des industries existantes et aux projets de réindustrialisation.

Daniel Salenc évoque un besoin de 6 gigawatts supplémentaires et rappelle le poids considérable de Fos dans les émissions industrielles. Il avance également la perspective de 10 000 emplois directs, auxquels pourraient s’ajouter quelque 13 400 emplois indirects, mais souligne immédiatement les conséquences territoriales d’un tel développement : plusieurs milliers de logements supplémentaires, davantage de capacités routières et de nouveaux services seront nécessaires.

C’est précisément là que se situe leur ligne de crête. Pour Les Entrepreneurs Sud, la nécessité économique ne peut effacer les conséquences du projet sur les agriculteurs, les habitants, les paysages ou le tourisme. Alain Gargani estime ainsi qu’il est désormais « urgent que tout le monde se mette autour de la table ». Et si l’enfouissement de certaines portions de la ligne coûte davantage, il considère que cette solution doit pouvoir être envisagée lorsqu’elle permet d’apaiser les tensions. « Si ça coûte plus cher d’enfouir, oui, ça coûte plus cher d’enfouir. Peut-être qu’à certains endroits […] il faut que l’État, qui a décidé que c’est un fleuron industriel, mette un peu plus d’argent pour le faire. »

Daniel Salenc partage cette volonté de sortir d’un affrontement entre développement industriel et préservation du territoire. La réindustrialisation étant une ambition nationale, estime-t-il, son coût ne peut être supporté par la seule région. Il appelle à un projet d’État associant l’ensemble des acteurs et à une réflexion qui ne se limite pas à la seule ligne électrique mais intègre également les autres sources d’énergie.

« Stabilité et vision »

Au bout du compte, Alain Gargani ramène les différentes alertes à deux mots : « stabilité et vision ». Dans un environnement économique déjà fragilisé, l’incertitude devient selon lui une difficulté supplémentaire pour des dirigeants qui doivent investir, embaucher et engager leur entreprise sur plusieurs années.

Les Entrepreneurs Sud entendent parallèlement poursuivre leur travail sur l’adaptation climatique avec Cap Climat, dispositif lancé il y a deux ans avec l’Ademe. Une question volontairement simple est posée aux chefs d’entreprise : si, demain, les températures atteignent 50 degrés, comment leur métier devra-t-il s’adapter ? L’objectif est d’abord de provoquer la réflexion avant d’orienter les entrepreneurs vers des dispositifs d’accompagnement. Une manière, malgré un tableau de rentrée particulièrement chargé, de ne pas s’en tenir au constat. « On garde le cap et on continue à tenir nos entreprises », insiste Alain Gargani.

Patricia CAIRE 

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