Chronique littéraire de Jean-Rémi Barland. « Le diable rit avec nous » de Xavier-Marie Bonnot met au jour les héritages d’un siècle de violences

Publié le 15 septembre 2026 à 20h16 - Dernière mise à jour le 15 septembre 2026 à 20h16

C’est un livre coup de poing que l’écrivain marseillais Xavier-Marie Bonnot viendra présenter à la librairie des Arcenaulx Jeanne Laffitte ce 18 septembre. Un roman intitulé « Le diable rit avec nous », d’autant plus impressionnant qu’il met au jour les héritages d’un siècle de violences et la persistance d’idées que l’on voudrait voir révolues.

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L’écrivain marseillais Xavier-Marie Bonnot @ Melania Avanzato

Loin de signer un texte à thèse, Xavier-Marie Bonnot ne cherche pas ici à absoudre mais à comprendre au plus près comment naît l’adhésion à l’inhumain et comment on devient celui qu’on aurait dû combattre. Au centre de ce récit en forme d’enquête familiale qui s’apparente à un thriller politique, on trouve un certain Charles Morin. « , dit-il, en 1918 dans une tranchée de Champagne », et affirmant de manière tout aussi énigmatique : « Ma vie a commencé avant même que la lumière ne me soit donnée », il fut engagé dans la Waffen-SS, condamné à mort par contumace à la Libération, puis refit sa vie sous un faux nom en s’engageant dans la Légion étrangère, avec comme une sorte d’obsession : combattre ardemment le bolchevisme.

Durant la guerre d’Indochine, il fut placé pendant deux ans sous les ordres du grand-père du narrateur. Celui-ci découvre par hasard une vieille photo prise en 1949 en Indochine montrant trois légionnaires, dont son grand-père Émile, cet officier qu’il admirait tant, et Charles Morin, qu’il retrouvera et rencontrera pour tenter de lever le voile sur des secrets familiaux.

Des vieux quartiers de Marseille à l’Indochine

Savamment construit, ce roman, dont le titre fait écho au chant de la Légion étrangère « Le Diable marche avec nous », appelé aussi « Le Chant du Diable », nous plonge dans deux consciences parallèles : celle de Morin et celle du narrateur.

Au fil de son enquête, ce dernier nous présente son propre père, Gilles Keller, un résistant arrêté le 4 avril 1944 par une patrouille alors qu’il s’apprête à traverser le bois de Vincennes sur un vieux vélo. Passé à tabac, inculpé d’espionnage, transporté au camp de Royallieu à Compiègne, il sera libéré de Buchenwald en avril 1945.

Les pages sont bouleversantes, en particulier celles consacrées à la rafle des 16 et 17 juillet 1942, au cours de laquelle 13 152 Juifs furent arrêtés, mais aussi à Marseille où, entre les 22 et 24 janvier 1943, René Bousquet, sur ordre de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy, organisa avec l’occupant nazi la destruction des vieux quartiers de la ville et la déportation de 1 642 Marseillais, parmi lesquels 782 Juifs qui furent ensuite envoyés vers le centre de mise à mort de Sobibor, en Pologne.

On retiendra également le chapitre qui évoque la mort, entre les 11 et 13 mars 1945, de 460 rescapés de l’attaque des soldats japonais contre les positions françaises en Indochine, décapités au sabre, comme leur chef le général Lemonnier, ou à la hache, « mitraillés, embrochés à la baïonnette, achevés à coups de pioche ». Au total, 1 128 soldats français et indochinois furent tués.

S’étant beaucoup documenté sans faire étalage de ses connaissances dans le roman, Xavier-Marie Bonnot passe au crible des situations historiques effroyables et dissèque la pensée de Morin à l’aune des paroles d’Hitler à propos du combat de la Waffen-SS : « Aucun État bourgeois ne survivra à cette guerre. »

L’interdiction à la télévision française du « Chagrin et la Pitié »

L’échange entre Morin et le narrateur glace le sang, tandis que Xavier-Marie Bonnot raconte comment Simone Veil menaça de démissionner du conseil d’administration de l’ORTF en cas de diffusion du film « Le Chagrin et la Pitié », qui sortira finalement dans les salles françaises en 1971.

Sorte de halte dans la maison de retraite de la Légion étrangère, au pied de la Sainte-Baume, éloge des films « L’Armée des ombres » et « L’Assassin habite au 21 », du livre de Blaise Cendrars « La Main coupée », de l’œuvre d’Apollinaire et des poètes en général, « Le diable rit avec nous » fourmille d’informations -sur la situation de Marseille en 1936 et en 1945, par exemple- et montre, pour reprendre l’incipit d’« Anna Karénine », que « les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ».

La rencontre d’Irène, la mère du narrateur, avec son père Gilles sera aussi un grand moment du récit qui, au final, brosse en creux le portrait d’un « salaud » et celui du courage de ceux qui durent affronter ses actions. Un très grand livre, en fait, passionnant et bouleversant, à lire de toute urgence car, comme l’a montré Brecht, aujourd’hui encore « le ventre de la bête immonde est toujours fécond ».

Jean-Rémi BARLAND

« Le diable rit avec nous », Xavier-Marie Bonnot, Éditions Récamier, 352 pages, 22 €

Rencontre avec Xavier-Marie Bonnot et signature à la librairie des Arcenaulx Jeanne Laffitte – 25 cours Honoré-d’Estienne-d’Orves – 13001 Marseille,  ce vendredi 18 septembre à 18 heures.

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