Publié le 31 octobre 2026 à 7h30 - Dernière mise à jour le 31 octobre 2026 à 12h01
C’est en 1957 que le dramaturge Alain Roisin a situé sa pièce « Anatomie d’un aveuglement », dont on peut dire que le contenu résonne avec notre période actuelle. Le personnage central en est Édouard Herriot. Né le 5 juillet 1872 à Troyes, dans l’Aube, mort le 26 mars 1957 à Saint-Genis-Laval, dans le Rhône, académicien et homme d’État français, membre du Parti radical, il fut un personnage éminent de la IIIe République. Président du Conseil des ministres à trois reprises, ardent défenseur du parlementarisme, il fut notamment président de la Chambre des députés sous cette même IIIe République, puis président de l’Assemblée nationale sous la IVe République. Il fut aussi maire de Lyon pendant plus de quarante-six ans, de 1905 à 1940, puis de 1945 à sa mort. Homme de culture, il fut élu à l’Académie française.

Hospitalisé, vivant les derniers jours de sa vie

Pour paraphraser Stendhal, nous dirons que « notre héros est fort peu héros au moment où nous le découvrons » dans « Anatomie d’un aveuglement ». Hospitalisé et en fin de vie, il est toujours maire de Lyon mais, invalide et dont la santé décline, il ne gère plus sa ville depuis plusieurs années. Longtemps figure de l’anticléricalisme, il demande la visite de Gerlier, l’archevêque de Lyon.
On peut ainsi résumer la suite de la façon suivante : L’infirmière Irina Chevtchenko (magnifiquement incarnée par Isabelle Deltombe), qui prend en charge Herriot, fait partie d’un cercle d’étude de l’histoire de l’Ukraine. Elle est impressionnée par la stature de l’homme politique, par l’intellectuel, par ses écrits, mais elle est obsédée par le voyage qu’Herriot a fait en Ukraine en 1933, pendant la période de la Grande Famine (Holodomor), à l’invitation de Joseph Staline, pour qu’Herriot fasse un éloge de la collectivisation. Comme dans la pièce « L’Injuste », dont nous avons parlé ici, jouée par un Jacques Weber impressionnant, c’est une journaliste d’investigation du Figaro, du nom d’Helena François (bouleversante Mariia Kyrychenko), qui vient soi-disant l’interviewer mais qui, de fait, est là pour régler ses comptes.
Également d’origine ukrainienne, elle tient cependant, elle aussi, à mener l’enquête de façon objective : « Lors de ce voyage, nous dit-on, l’aveuglement d’Herriot a été complet. La Russie soviétique est devenue un théâtre morbide où la mise en scène et les décors permettent de dissimuler et de faire oublier d’épouvantables catastrophes. » Comme beaucoup de témoins de cette époque, Édouard Herriot fut victime d’une cécité d’inattention d’origine personnelle, politique et historique. Il ne reconnaîtra jamais son erreur, et la pièce nous fait découvrir tout cela par touches successives, lors de scènes assez poignantes où s’entrecroisent souvenirs privés et publics d’Herriot.
Pièce construite comme un thriller

Construite comme un thriller, la pièce, dont nous ne divulguerons pas la fin, offre à l’acteur Hervé Masquelier (souvent complice sur scène de Pierre Arditi, que nous avons vu dans le Off d’Avignon) l’occasion de complexifier, par un jeu subtil, le personnage d’Édouard Herriot. L’auteur Alain Roisin n’excuse rien de l’attitude de l’homme politique mais signe un moment de théâtre qui n’est absolument pas idéologique et qui refuse toute réduction à un débat d’idées. On retiendra d’ailleurs la grande force de jeu d’Alain Roisin lui-même, sous les traits du cardinal Pierre-Marie Gerlier, primat des Gaules, et d’Édouard Daladier, qui fut président du Conseil et maire d’Avignon.
Décors sobres signés Émilie Bonnet et Alain Roisin, mise en scène riche en subtilités que l’on doit à Marie Philippe : « Anatomie d’un aveuglement » pose, comme la chanson de Jean-Jacques Goldman « Né en 17 à Leidenstadt », la question de savoir ce que nous aurions fait à la place d’Herriot, tant il est parfois difficile de choisir dans les moments troublés de la France et de l’Europe. Au final, c’est son refus de reconnaître ses erreurs qui demeure sa faute impardonnable, et voilà une réflexion saisissante sur le déni, la responsabilité et les silences de l’Histoire.
Jean-Rémi BARLAND
« Anatomie d’un aveuglement » au Théâtre Lucas-Paumier (anciennement Théâtre des Gémeaux Parisiens) – 15, rue du Retrait – 75020 Paris, jusqu’au 30 décembre 2026, le mercredi à 19 heures et le samedi à 14 heures. Réservations au 01 87 44 61 11 – Billetterielp@gmail.com – Plus d’infos et réservations : theatrelucas-paumier.fr



