Publié le 21 août 2026 à 8h40 - Dernière mise à jour le 21 août 2026 à 8h40
Lilia Hassaine sera présente aux Correspondances de Manosque le 25 septembre avec « JE » son roman qui offre à la première femme de Rochester dans « Jane Eyre » une voix, un corps, une destinée.

Il n’est pas nécessaire d’avoir lu « Jane Eyre » de Charlotte Brontë pour se plonger dans « JE » le nouveau roman de Lilia Hassaine. Mais rappelons néanmoins qu’il est question dans ce chef d’oeuvre publié à Londres en 1847, d’une certaine Bertha Antoinetta Mason, la première épouse, folle à lier d’Edward Rochester, avant que celui-ci ne se marie avec Jane Eyre. Sa vie qui fut aussi racontée dans le roman de Jean Rhys « La prisonnière des Sargasses », dans lequel il est dit que son prénom original était Antoinette sera un torrent de larmes. Entre roman victorien et thriller intimiste contemporain, Lilia Hassaine lui donne, sans trahir l’esprit de Charlotte Brontë, une voix, un corps, une destinée.
Subtilement construit, évitant les pièges du « à la manière de », se positionnant sans équivoque sur une réflexion concernant la créolité, le déracinement et une dénonciation de la violence faite aux femmes, « JE » (malgré à mon sens un titre qui ne rend pas compte de la richesse de l’ensemble) offre mille rebondissements poignants. « Je suis née dans l’odeur du rhum tiède et du sang séché, dans le tangage sucré d’un matin caraïbe. Ils disaient Jamaïque, mais ce nom-là, c’était déjà leur cartes, leur découpe, leur mensonge», nous confie d’emblée Antoinette, dont le père Alexander Cosway était planteur, et qui sera protégé par Jonas Mason, l’homme qui a sauvé sa mère de la ruine: « Le saint qui a élevé des enfants qui n’étaient pas les siens ». A savoir précise-t-elle : « Mon petit frère Pierre et moi-même, en plus de son propre fils, Richard. Avec le temps, il est devenu un père à mes yeux – je l’appelle souvent ainsi, bien qu’aucun lien de sang ne nous unisse. »
Île de la Jamaïque et Angleterre
Île de la Jamaïque donc. En 1831. C’est là qu’Antoinette s’éprend de Edward Fairfax Rochester, dont on dit qu’il est « un homme sans histoires, ayant pour seules passions la botanique et les voyages. » Un être complexe dont on précisera plus tard qu’« il tissait sa toile, qu’il détenait les secrets des uns, les faiblesses des autres », et qu’« il avait compris que la gratitude, surtout quand elle naît, d’un désastre évité, se transforme en chaîne. » Elle l’épousera, non sans avoir été auparavant, fiancée à Samuel Lockart, dont on découvrira la fin tragique. Un mariage qui lui fera perdre sa liberté et où rebaptisée Bertha par son époux, elle sombrera dans le désespoir. Seule la naissance le 3 mars 1833 de son fils Pierre, (prénom donné en hommage à son frère décédé dans un incendie), aurait pu sauver Antoinette de la mélancolie, d’une certaine forme de folie et du chaos. Il n’en sera rien, car on la privera de sa présence.
Des dizaines de personnages et d’événements bouleversants
Extrêmement romanesque, avec de constants rebondissements, et des coups de théâtre ou complots en cascade « JE » brosse le portrait de dizaines de personnages, pris dans la nasse de situations, tous plus bouleversants les uns que les autres et où la violence fracasse les portes du récit. La séparation de Mason avec Antoinette et leurs adieux tirent les larmes, tout comme la mort de Samuel Sharpe, prêcheur noir pendu, l’exécution d’Ashford, le cheval de Rochester, le châtiment par coups de fouet infligé à Baptiste, jeune noir qui s’occupe des écuries, ou l’évocation du suicide de la mère d’Antoinette et de quelques sévices subis.
On croise dans une écriture sensuelle, sensorielle et très cinématographique avec gros plans, et retours en arrière, des hommes et des femmes qu’il est impossible d’oublier. Geoffrey le majordome de Rochester, qu’il renommera Sugar, parce qu’il trouve son prénom trop décevant, Armand Desroches, libérant les roues entravées de la calèche d’Antoinette, Georgina, sa femme de chambre, Mrs Fairfax, l’intendante, Balthazar Léon, l’ami de Rochester, à Saint-Domingue, Grace Poole, tout comme Blanche Ingram, dont Rochester s’est entiché avant Jane Eyre, (celle ci traverse le roman comme une ombre) ne sont pas des faire-valoir. Il donnent au récit une dimension supplémentaire ayant valeur de témoignage de la situation dramatique d’Antoinette face à son bourreau, et d’une époque présentée comme dans un thriller. La lecture qu’en fait Lola Naymark qui incarne Antoinette dans un enregistrement audio complet du livre pour les éditions Gallimard est lui aussi très instructif de la beauté de la langue et de la puissance des passions traversant la narratrice et notamment son amour des livres.
Un hymne à la littérature
Car, « JE » est aussi en filigrane un hymne à la littérature. Par son hommage au « Jane Eyre » de Charlotte Brontë, bien entendu, mais aussi en raison du désir affiché par Antoinette d’écrire des romans . « Je voudrais voulais vivre des amours sans mensonges, des guerres héroïques et des pleurs sans chagrin», confie-t-elle avant que de conclure : « J’enviais ces femmes de lettres, capables de transformer leur fièvre en lumière, leurs élans en liberté. » Avec au passage des descriptions panthéistes des lieux traversés par les uns et les autres d’une beauté à couper le souffle, et un épilogue à la fois spectaculaire et intimiste, Lilia Hassaine, romancière éprise de poésie et de compassion pour le sort de ses semblables vient d’écrire son plus beau livre.
Jean-Rémi BARLAND
« JE » par Lilia Hassaine – Gallimard – 272 pages – 21 €. Lecture par Lola Naymark, éditions Gallimard, collection Ecoutez lire. CD MP3. 19,99 €. Lilia Hassaine sera l’invitée des journées de la Correspondance de Manosque, place de l’Hôtel de ville, le vendredi 25 septembre à 16h30, lors d’une rencontre animée par Elodie Karaki.




